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Date :  2018-07-24
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Au Mexique, le zapatisme attire les « touristes révolutionnaires »

Le mouvement anticapitaliste et indigène des zapatistes est une légende pour les gauches du monde entier. Son aura attire chaque année des centaines de personnes au Chiapas, avec de bons et de mauvais côtés pour la vie locale.

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San Cristóbal de Las Casas (Chiapas, Mexique), reportage

De la main, il dessine la croix en entrant. « C’est arrivé ici. » Il y a 21 ans, 45 personnes furent massacrées dans cette minuscule église d’Acteal, un village indigène perdu dans les montagnes du Chiapas, dans le sud du Mexique. Juan [*] y a perdu sa sœur. Dehors, Aline, une jeune Allemande, lit paisiblement dans le coin dédié aux observateurs internationaux. Sa simple présence rassure la communauté, qui fait appel à ces observateurs à chaque regain de tension.

Comme Aline, ils sont nombreux à s’engager chaque année aux côtés des indigènes [1], dans cette région où les violations des droits de l’homme sont fréquentes. Et le Chiapas n’est jamais à court de volontaires. La raison tient en quatre lettres : EZLN, l’Armée zapatiste de libération nationale (Ejército Zapatista de Liberación Nacional). Depuis 1994, cette insurrection indigène altermondialiste fascine les gauches du monde entier. Elle exerce une puissante force d’attraction pour des centaines de personnes qui convergent chaque année vers San Cristóbal de Las Casas, ville principale des montagnes du Chiapas.

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L’église communuataire d’Acteal.

Le 1er décembre 1994, l’EZLN surgit des forêts montagnardes et prend San Cristóbal par les armes. Le groupe entre en rébellion à la fois contre le gouvernement local de l’État du Chiapas et celui fédéral du Mexique pour demander le respect des droits et de la dignité des indigènes. L’action est lancée le jour de l’entrée en vigueur de l’Accord de libre-échange nord-américain (Alena) comme une marque de rejet du néolibéralisme et du capitalisme. Rapidement, les zapatistes ont obtenu l’autonomie de plusieurs municipalités, qui sont aujourd’hui autogérées et regroupées en cinq caracoles [2]. Processus de décision horizontaux, participations citoyenne de tous ceux qui le souhaitent, loi mettant les femmes au même niveau que les hommes, non-utilisation des armes… les zapatistes tentent de mettre en application nombre des idéaux politiques des mouvements progressistes socialisants du monde entier. Sans paraître avoir connu de dérive majeure depuis plus de 24 ans : les « guérilleros » zapatistes, visage couvert d’un passe-montagne noir et mitraillette à la main, sont devenus des symboles dans le monde entier.

« La présence d’observateurs internationaux aide à contrôler les actions du gouvernement »

Incarné par le commandant Marcos, sa figure la plus médiatisée, le mouvement use d’une communication bien rodée pour expliquer son action et attirer la sympathie. Le gouvernement central a toujours tenté de réduire leur influence. Par la répression violente comme par la guerre de la communication.

« Je voulais en savoir plus sur le mouvement zapatiste », raconte Aline, la jeune allemande. C’est ce qui l’a poussée à s’engager. À 26 ans, l’étudiante en psychologie est politisée depuis longtemps. À gauche, bien sûr. « Mais en Allemagne, les questions politiques me semblent trop éloignées de la réalité, trop académiques. » Assise à la même table, Erica s’est engagée pour des raisons similaires. « J’avais étudié le mouvement zapatiste à l’université. Je suis venue ici pour apprendre d’eux », explique l’Italienne de 23 ans. Les deux femmes ne sont pas dans une communauté zapatiste à proprement parler. Las Abejas — « les abeilles » — est une société civile formée par des indigènes pour défendre leurs droits et lutter contre le néolibéralisme de façon pacifiste. Ils avancent main dans la main avec l’EZLN.

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Aline.

Le rôle des observateurs internationaux est essentiel dans une région comme le Chiapas. « Ils sont là pour dissuader d’éventuels agresseurs de porter atteinte aux droits de l’homme dans ces communautés », explique Thomas Zafp, chargé du programme de « brigades civiles d’observateurs ». Le fait que ses membres soient « visiblement » étrangers fait craindre des conséquences à nombre d’agresseurs potentiels en raison des pressions diplomatiques qui pourraient suivre. Surtout quand ces derniers sont liés aux autorités, ce qui est fréquent dans la région. « La présence d’observateurs internationaux aide à contrôler les actions du gouvernement. Il n’a pas pu nous faire de mal », explique Juan pour le bureau de l’organisation de Las Abejas. Depuis avril, le village est traversé par de fortes tensions en raison d’un conflit agraire. « La nuit, “ils” sont venus jusque dans les maisons de représentants de Las Abejas et ont menacé l’épouse de l’un d’entre eux avec une arme à feu. » Ce climat pesant rappelle aux villageois le douloureux souvenir de l’exécution dans l’église, en décembre 1997, de 45 personnes par des voisins, eux-mêmes indigènes, dans un contexte de propagande contre-insurrectionnelle du gouvernement.

Les admirateurs des guérilleros en passe-montagne ne sont pas tous autant engagés politiquement. « Il y a les touristes politisés, ce que l’on appelle “le tourisme révolutionnaire” », détaille Gustavo Sánchez Espinosa, chercheur à l’École nationale d’anthropologie et d’histoire. Il a publié une thèse sur ces innombrables étrangers qui peuplent San Cristóbal. « Les touristes politisés viennent faire une balade touristique, ils vont visiter un caracol, prennent une photo, viennent acheter un poncho et une carte postale du commandant Marcos, puis ils s’en vont, ironise-t-il. Il ne faut pas les confondre avec les observateurs internationaux, qui jouent un rôle essentiel, ou avec les étrangers qui s’engagent réellement dans des causes locales. »

« San Cristobal porte des imaginaires rebelles, radicaux, et les mouvements contre-culturels depuis longtemps »

Benjamín a le profil. Chilien approchant la trentaine, il est diplômé en économie environnementale et engagé dans un mouvement d’inspiration marxiste. « J’ai été visiter le caracol d’Oventik. En trois jours, j’ai vu beaucoup plus que je ne pensais voir. Ils sont beaucoup plus ouverts qu’on le dit. » Le jeune homme termine le lendemain son voyage à travers l’Amérique latine. Il a choisi de le ponctuer par San Cristobal, précisément pour « venir voir » et pour « apprendre » du zapatisme. Il fait une pause dans la cour du Centre de développement et de capacitation indigène (Cideci), un centre d’enseignement alternatif développée trois ans après l’insurrection, aussi appelé université de la Terre. Dans les nombreuses fresques qui couvrent les murs, les guerriers zapatistes occupent une place de choix, regard bienveillant, visage masqué, arme à la main. Benjamín est venu assister aux ateliers-débats ouverts au public organisés tous les jeudis.

Dans la salle, nombre de visages sont bien trop blancs pour être du coin. Plusieurs indépendantistes catalans et basques sont de la partie ce soir-là. Julia, jeune catalane, compare la répression de l’État espagnol en Catalogne à celui qui touche les Chiapanèques. « San Cristobal porte des imaginaires rebelles, radicaux, et les mouvements contre-culturels depuis longtemps, rappelle Gustavo Sánchez Espinosa. Déjà, dans les années 1970, les hippies venaient ici. Et au début des années 1990, les gens étaient attirés par les luttes indigènes. Le zapatisme est l’expression politique de l’inégalité qui existe au Mexique. Mais ce n’est pas le seul axe d’attraction. Aujourd’hui, tout cela se mêle avec un imaginaire lié à l’alimentation bio et à la spiritualité. »

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Des vendeurs d’artisanat, dont plusieurs voyageurs, à San Cristóbal de Las Casas.

« Sandwich végétarien, 20 pesos ! » s’époumonent Natalia et Lucile, assises sur un banc de la principale artère touristique de la ville. Les deux jeunes latino-américaines se sont rencontrées au lac Atitlán, au Guatemala. Elles ne se sont plus séparées depuis. « Le zapatisme est ce qui se fait de plus démocratique au monde ! » s’enflamme Lucile, Chilienne de 21 ans, quand elle explique pourquoi elle pose son sac à dos à San Cristobal plus longtemps qu’ailleurs au cours de son voyage. Comme Natalia, elle est végétarienne. Et comme elle, elle se dit sensible à la dimension spirituelle des « enseignements » collectés sur place de façon plus ou moins aléatoire. Souvent à travers les mêmes réseaux.

« Je viens ici pour m’extraire du capitalisme et pourtant, je reproduis ses comportements ici »

« En Colombie, je fais partie de la classe moyenne », assure Natalia, 26 ans. Elle a fait des études de gestion culturelle dans une ville du pays, avant de partir en voyage car elle ne se retrouvait plus dans le monde qui l’entourait. « Effectivement, ce sont généralement des gens de classe moyenne. Ils ont les moyens de voyager [ce qui est peu fréquent en Amérique latine], fait remarquer Gustavo Sánchez Espinosa. Mais surtout, ils ont un capital intellectuel assez particulier, qui leur permet de se placer où qu’ils aillent. Ils parlent généralement plusieurs langues et ont des compétences en artisanat. Ils ne voyagent pas comme ces migrants sans papiers aux États-Unis. Ils sont éduqués, ils ont été dans de bonnes écoles. »

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Natalia et Lucile.

Il n’existe pourtant pas de frontière étanche entre ceux qui viennent faire du tourisme politique et ceux qui s’engagent. Ils ont des profils sociaux, intellectuels et politiques similaires.

Les entrepreneurs locaux n’ont pas tardé à flairer le filon. Depuis le début. Dans la rue, les restaurants bio se disputent le terrain avec les boutiques qui vendent de l’ambre, des huiles essentielles ou des centres de yoga. « Il y a un hôtel qui s’appelle Casa Caracol, soupire celui qui a étudié le tourisme local durant plusieurs années. Les chambres s’appellent Oventik, Morelia ou La Realidad, les noms des caracoles zapatistes. » Un comble. Le zapatisme rejette justement les logiques mercantilistes du capitalisme et prône une vie simple. « Je viens ici pour m’extraire du capitalisme et pourtant, je reproduis ses comportements ici, regrette Ane [*], 36 ans, dans la cour du Cideci, où elle est venue avec plusieurs Espagnoles du Pays basque, comme elle. Je vais boire des coups dans des bars comme le Kinoki, qui pratiquent de prix exorbitants et où un indigène n’a pas sa place. » Un café-restaurant-ciné dont la programmation culturelle est très axée sur les luttes sociales locales.

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Le Kinoki, aux prix prohibitifs pour les indigènes.

Résultat des courses ? Mitigé, selon Gustavo Sánchez Espinosa. « Le centre-ville de San Cristóbal s’est définitivement gentrifié. Les plus modestes ne peuvent plus y habiter. Mais, en même temps, la présence de nombreuses ONG et d’observateurs a entraîné une légère amélioration dans le respect des droits de l’Homme, de la condition de la femme et des indigènes. »


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