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Date :  2005-01-26
Language :  French
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Entre Davos et Porto Alegre, des champs communs possibles


La métaphore du siècle a pris des proportions dévastatrices dans les raz de marée qui ont ravagé l'Asie du Sud à la fin de l'année 2004. Le violent tsunami nous a rappelé qu'en matière d'histoire et de géographie l'isolement est impossible et que toutes les frontières sont communes. La nouvelle géopolitique de l'existence humaine démontre une capacité sans précédent de lutter pour de grands intérêts collectifs et d'exiger des solutions qui soient coordonnées et solidaires.

La question n'est plus de s'opposer à l'inévitable débordement des frontières par la globalisation avec des appels à l'autarcie et à l'isolationnisme. Il s'agit plutôt de renforcer les frontières avec une convergence de richesses et de droits, tout en réaffirmant la composante humaine de l'économie et du progrès. A partir de cette nouvelle perspective, nous devrions examiner une autre zone de dévastation évidente dans les statistiques de notre époque : un tremblement de terre silencieux qui se répercute depuis les ravins de l'inégalité globale, et qui pose à nouveau l'immense défi de convaincre les peuples du monde de s'engager en faveur d'un projet de coopération de masse au XXIe siècle.

L'abondance et l'injustice ont été les caractéristiques majeures du XXe siècle. Ces quarante dernières années, le PIB mondial a doublé, pendant que l'inégalité économique entre le centre et la périphérie de la planète a triplé. Les 25 % les plus riches de la planète consomment 80 % des ressources disponibles.

Cela, alors que près de 2 milliards de personnes vivent en dessous du seuil de pauvreté, avec moins de 2 dollars par jour.

Les économies des pays industrialisés dépensent 900 milliards de dollars pour protéger leurs frontières mais consacrent moins de 60 milliards pour les pays pauvres, là où la faim est la première arme de destruction massive, et où elle tue 11 enfants chaque minute, 24 000 personnes chaque jour, soit l'équivalent d'un tsunami par semaine.

L'idée d'une civilisation qui laisse mourir ses propres enfants est terrifiante. Si nous ne réussissons pas à stopper l'augmentation de l'inégalité, si les objectifs de développement du Millénium ne sont pas atteints, ce sera la plus grande défaite humaine de ce siècle. Pour vaincre l'injustice il faut vaincre aussi l'indifférence.

La réunion contre la faim et la pauvreté à laquelle ont assisté une centaine de pays et des douzaines de chefs d'Etat, aux Nations unies, en septembre 2003, fait partie de cette entreprise collective. L'organisation des pays pauvres en blocs régionaux est un autre effort pour canaliser l'énergie du commerce mondial dans la lutte contre l'inégalité.

Avant tout, il est essentiel de réformer la hiérarchie des institutions multilatérales. Pour que les pays pauvres soient capables de faire de la lutte pour le développement une priorité, la démocratie doit être renforcée au centre du pouvoir. La réforme de l'ONU, et en particulier du Conseil de sécurité, fait partie de ce programme.

Mais les frontières de l'inégalité ne se déplaceront pas tant que le pouvoir politique restera bloqué par un système financier qui perpétue les relations actuelles : 45 % des décisions de la Banque mondiale sont prises par les sept pays les plus riches. Et cinq économies centrales détiennent 40 % des votes au Fonds monétaire international (FMI), alors que 23 nations africaines, accablées par la faim, n'en ont que 1 %.

La solidarité avec la vie doit toujours triompher des mécanismes de mort. Les dettes doivent être honorées, mais le paiement ne doit pas signifier l'euthanasie du débiteur. Ceux qui détiennent les surplus de la richesse financière doivent prendre en compte le déficit social qui afflige les trois quarts de l'humanité.

Cela ne peut être fait en appliquant seulement quelque formule comptable. Il convient plutôt de faire naître dans ce siècle le renouveau essentiel et tant attendu de la démocratie : la transformation de la justice sociale dans la nouvelle frontière de souveraineté à l'intérieur de l'arène globale.

L'efficacité sans valeurs exclut les droits de l'homme du langage de l'économie. L'illusion tragique des années 1990, avec le jeu outrancier de la technologie et du mouvement libre du capital, a rendu insignifiant le débat sur le développement.

Pour corriger cette erreur nous devons maintenant affirmer le bien-fondé de l'utilisation des fonds publics pour la reconstruction de la société et de la solidarité, et pour la promotion du développement. Il s'agit dans bien des cas de faire renaître les fondations d'une vie commune, comme le droit à la nourriture, l'enfance et la vieillesse, qui sont des formes d'action positive dans le monde globalisé d'aujourd'hui.

Le combat international contre la faim et le programme "Zéro famine" au Brésil sont le résultat de cette conviction stratégique. Le programme des "bourses familiales" assure déjà un revenu minimum à 60 % des familles pauvres. C'est le plus vaste programme d'assistance en l'Amérique latine.

Il touche 6 571 830 foyers. 20 millions de personnes en bénéficient et 15 millions d'enfants sont scolarisés, ce qui est une condition pour toucher les fonds. A la fin 2006, les bourses familiales concerneront plus de 11 millions de familles, les pauvres et les très pauvres du Brésil.

La voie nécessaire n'est pas celle qui existe aujourd'hui, mais celle que nous sommes en train de construire, et que nous devons élargir et approfondir. Nous vivons une époque de possibilités humaines sans précédent.

Aucune des excuses avancées dans le passé pour justifier l'échec de réaliser de grands espoirs n'a plus de justification technologique ou financière. Et, à chaque fois qu'un obstacle apparaît, on peut entamer un dialogue pour repla-cer la condition humaine dans le cours de l'histoire.

La discussion sur des champs communs possibles entre le Forum social mondial de Porto Alegre et le Forum économique mondial de Davos, qui ont lieu en même temps, est une tâche comprise dans cette approche. Il ne s'agit pas de demander aux gens de cesser d'être ce qu'ils sont, mais bien d'établir des liens entre des communautés unies par une destinée humaine indivisible.

Personne ne devrait craindre d'avoir le mot juste ou le bon interlocuteur. Plus que jamais dans l'histoire, un autre monde est possible, et toutes les formes d'isolement et d'autarcie seront surmontées à notre époque, dans laquelle la préoccupation de la justice est aussi forte que le pouvoir de la démocratie pour le réaliser.

Traduit de l'anglais par Jean Guiloineau

Luiz Inacio Lula da Silva est président du Brésil.


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