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Date :  2003-04-10
Language :  French
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Place et rôle de la diversité culturelle dans les déséquilibres Nord-Sud

Author :  Tanella Boni


A. Culture, identité, diversité culturelle

Avant de parler de «la diversité», peut-être faudrait-il dire un mot de «la culture» devenue aujourd’hui un défi à relever et un enjeu face à l’omniprésence d’impératifs économiques. En effet, «la mondialisation» apparaît, dans un premier temps, comme étant d’abord économique. Mais l’on sait les inégalités engendrées par la répartition des richesses matérielles entre le Nord et le Sud. Là où il y a accumulation de richesses, là aussi se développe une société de consommation et de communication, une société de loisirs et de savoirs où l’innovation technologique et scientifique vient ébranler quelques valeurs traditionnelles. C’est la conception de la vie aussi bien biologique, morale que sociale qui se trouve ainsi transformée dans les pays du Nord.

L’idée que l’on a du corps et de l’esprit humains a considérablement évolué en l’espace d’un siècle. Le rapport au travail n’est plus le même. Le temps est utilisé autrement et la mémoire n’est plus ce qu’elle était. Avec l’ordinateur et Internet, les consciences sont façonnées de manière inédite. Or la culture pourrait être définie comme la conscience que nous avons du temps et de l’espace, et les différentes manières que nous avons de l’exprimer. Là où commence mon temps, là aussi s’arrête le temps de mon voisin. Mon territoire est, en premier lieu, la ligne imaginaire que je trace comme point de repère afin d’éviter de me perdre dans un espace sans limite. J’habite mon territoire seul ou j’accepte de le partager avec d’autres qui ont les mêmes craintes et les mêmes croyances que moi. J’aime mon temps et mon espace délimités dans mon esprit et dans ma mémoire – ainsi deviennent-ils des éléments constitutifs de mon identité. Il y a donc une grande part d’affectivité et d’imaginaire dans la composition d’une identité individuelle. La mémoire nous rappelle à chaque instant qui nous sommes : d’où nous venons et où nous allons. Ces questions fondamentales, métaphysiques, montrent qu’aucune identité individuelle ou collective ne peut se concevoir en dehors du temps et de l’espace.

Aujourd’hui, plus l’on parle de mondialisation et de globalisation, plus l’on observe çà et là des phénomènes de repli identitaire. L’histoire récente montre que les violences ethniques et / ou religieuses ne sont pas l’apanage des pays du Sud. Les « identités meurtrières » (1) ne sont pas exclusives à l’Afrique. Il y a en effet une multiplicité de cultures dans le monde, et aucun peuple, aucune nation n’accepteraient de se perdre dans d’autres cultures parce qu’ils auraient oublié leurs propres repères.

Mais le monde est construit de telle sorte que l’isolement total est impossible. Même perdu en pleine jungle, un peuple entre en relation avec l’autre. Une île au milieu de l’océan ne vit pas en vase clos. La relation peut s’établir de manière insidieuse : un individu ou une nation peuvent donner à l’autre et recevoir de l’autre sans le savoir. Voilà pourquoi «la diversité culturelle» dont on parle tant aujourd’hui n’est pas seulement un effet de mode. L’expression désigne une réalité qui ne renvoie ni à la multiplicité ni à la somme des cultures qui existent. Elle n’est pas non plus la somme ou la juxtaposition qui ferait valoir chaque différence ou chaque « exception culturelle ». La diversité pourrait signifier la non-domination d’une culture par rapport à une autre, la reconnaissance de chaque culture par la culture voisine ou lointaine ; le respect mutuel, l’acceptation du partage des biens et des valeurs culturels.
Il ne s’agit donc pas d’une « répartition » qui entraînerait division et exclusion ni d’une domination, mais bien d'un partage : partage d’une même planète à préserver et à laisser en héritage aux générations futures, partage des savoirs et des savoir-faire, des technologies nouvelles et anciennes. Le partage ici est non seulement respect et reconnaissance, mais aussi égale visibilité, circulation, mise en valeur. Partager ne signifie-t-il pas prendre part à un lot commun ? Ainsi chaque participant est-il appelé à s’enrichir parce qu’il aura répondu présent au « rendez-vous du donner et du recevoir » (2) comme l’écrit Léopold Sédar Senghor.

La diversité culturelle s’oppose donc au prétendu « choc des civilisations » (3) et aux effets pervers de la mondialisation économique qui place la marchandise au centre du monde. Elle véhicule l’idée d’un dialogue nouveau où l’on établit un contrat de confiance de telle sorte que chaque culture soit à la fois représentée et visible, qu’elle ait droit de cité et droit à la parole. Il s’agit donc non seulement d’un projet politique et économique mais aussi d’un projet de société globale dans laquelle les biens seraient partagés en toute équité parce que l’on aurait respecté la place de l’être humain quelque part à la lisière du monde « entre le caillou et Dieu » (4) .


B. Répartition inégale et déséquilibres Nord-Sud :

Il suffit de jeter un coup d’œil aux échanges économiques dans le monde pour s’en convaincre : la place de la diversité culturelle est réduite à sa plus simple expression. Il y a ceux qui produisent et ceux qui consomment. Il y a ceux qui travaillent de leurs mains et à la sueur de leur front et ceux qui se répartissent les dividendes de cette production. Or, depuis toujours, la notion de travail est liée à celle de peine. On ploie comme une bête de somme sous la fourche qui nous maintient fixé au sol : près de la mine, près du champ, près de la matière première qui semble être à portée de main. Un philosophe ancien aurait pu dire : « Ici l’esprit reste rivé à la lourdeur de la matière ». Le corps travaille, accomplit des travaux pénibles, mais l’esprit est-il capable de penser ?

Tout se passe comme si cette idée avait encore cours aujourd’hui. Les pays du Sud produisent des matières premières, transforment très peu, ne participent que faiblement et de manière bien inégale au marché mondial. Ainsi, dans le cas de l’Afrique, le sous-sol regorge-t-il de richesses inestimables. L’homme est resté un être de la terre et des éléments naturels ; il compose avec le soleil et la pluie qui lui indiquent le temps des saisons. Il a une conception du temps et de l’espace qui pourrait ne pas aller de pair avec l’exploitation à grande échelle des ressources naturelles. Il produit souvent des richesses qu’il ne consomme pas, comme dans le cas de certaines cultures de rente (café et cacao, par exemple : très peu consommés ou pas du tout par les paysans). Des unités de production et de transformation de matières premières peuvent être implantées dans les pays du Sud parce que la main d’œuvre y est bon marché. Ainsi, le Nord peut-il faire des bénéfices qui, parfois, ne sont pas utilisés à bon escient.

L’économie de la guerre au Libéria, en Sierra Leone, en Angola, au Congo et dans bien d’autres pays africains nous le montre. De véritables réseaux se mettent en place qui exploitent les richesses naturelles et en retour alimentent la guerre en vendant des armes afin que différentes factions s’entretuent, que le chaos perdure et que ces pays deviennent politiquement ingouvernables. Il s’agit là de l’une des figures les plus cyniques de la globalisation économique, passée bien des fois sous silence. Comment parler en effet de « démocratie » et de « Droits de l’homme » et favoriser dans le même temps un marché contraire au respect de l’Humanité et à toute éthique de préservation de la paix ? Les «inégalités parmi les hommes» (5) commencent là où l’économie ignore la diversité culturelle et impose ses lois comme étant les seules universellement valables.

Les politiques de « développement » dans les pays du Sud ne prennent en compte que rarement ou pas du tout les manières de voir et de penser, la conception du temps et de l’espace de ceux qui pourraient bénéficier de ce « développement ». Tracer des routes, construire des maisons « en dur » avec des toits de tôle ondulée sans tenir compte du climat ou de l’architecture traditionnelle, exploiter des mines d’or, de diamant ou d’autres minerais rentables en détruisant l’équilibre écologique, montrent bien que les impératifs de développement sont d’abord économiques avant que d’être humains. Depuis le début des années 1990, l’expression « développement humain » semble s’imposer à l’échelle internationale. Place-t-on pour autant la culture au centre de tout développement ? Ce que nous appelons ici « échelle internationale » pourrait aussi poser problème : on y a vu très souvent un critère de standardisation des points de vue et des modes de vie.
La place de la diversité culturelle n’est pas encore acquise, car, dans les pays du Sud, chacun a tendance à protéger ses frontières, à défendre son identité. De là à considérer la démocratie et les Droits de l’homme comme des objets d’importation il n’y a qu’un pas, vite franchi. Pourtant, il est des valeurs à partager et des trésors à préserver : voilà pourquoi la diversité culturelle a un rôle important à jouer dans le maintien de la paix dans le monde.


C. Rôle de la diversité culturelle :

La diversité culturelle est à placer au début et à la fin de tout « développement humain durable ». Autrement dit, c’est un principe qui doit guider non seulement les décisions des gouvernants et des « maîtres du monde », ceux qui édictent les lois de l’économie mondiale, mais aussi le comportement quotidien des individus et des groupes. Il s’agit d’admettre que les cultures, malgré leur diversité, doivent cohabiter sur une même planète dont nous devons économiser les richesses naturelles et culturelles en vue de réduire les déséquilibres entre Nord et Sud. Ces déséquilibres sont appréciables en termes de répartition des biens de consommation, de partage des savoirs et des technologies, de droits humains.
L’UNESCO, en tant qu’Organisation des Nations Unies pour l’Education, la Science et la Culture , est l’organisme le mieux placé pour faire de la diversité culturelle un projet de société, une vision de la mondialisation et un nouvel humanisme.


1. Un projet de société :

Puisque toute société repose sur le respect de lois sociales et le partage de valeurs communes, la diversité culturelle en tant que projet de société donne le droit à chaque peuple et à chaque nation d’exister avec ses langues et ses manières de voir et de penser.
Le principe du partage de valeurs communes limite les excès de chaque culture particulière en lui donnant l’occasion d’être visible et respectée par tous. Dans une telle société, les échanges économiques et culturels sont possibles, puisqu’ils s’établissent sur la base d’un dialogue entre tous les partenaires présents. En ce sens, le Nouveau Partenariat pour le Développement de l’Afrique (NEPAD), dont les objectifs ont été discutés à l’UNESCO en novembre 2001 pourrait être conçu comme un exemple de dialogue entre « partenaires ».


2. Une vision de la mondialisation :

En permettant à chaque culture de partager avec d’autres ses biens et ses richesses dans le cadre d’un partenariat qui suppose respect et confiance mutuels, le principe de diversité culturelle joue un rôle de régulation. Il est à même de contrer les effets pervers de la globalisation économique, qui standardise les modes de vie et réduit tout bien et toute richesse à une marchandise. Cette vision de la mondialisation doit aussi imaginer d’autres axes pour les échanges : les pays du Sud, qui n’ont ni les mêmes cultures ni le même type de développement économique et humain doivent apprendre à devenir partenaires sur des projets précis : dans le domaine de l’éducation, des savoirs, de l’innovation technologique et de la circulation des œuvres de l’esprit.


3. Un humanisme du 21ème siècle :

Prendre en compte la diversité culturelle, c’est considérer tout être humain comme un humain à part entière, avec des droits imprescriptibles et des devoirs. C’est se le représenter comme un être pleinement responsable, doué de parole et de raison, capable d’aimer et de haïr, de se protéger quand il se sent menacé, de tuer l’autre et tous les autres qui veulent détruire en totalité ou en partie ses valeurs et points de repère. Voilà pourquoi le principe de diversité culturelle défendu par l’UNESCO constitue un nouvel humanisme au début d’un siècle qui s’annonce comme celui du dialogue des cultures bien qu'il puisse apparaître à certains comme celui du « choc des civilisations ».

Le dialogue ne peut avoir lieu que si l’humain est respecté. L’humanité aujourd’hui n’est pas un concept allant de soi. Mais l’expérience nous confirme qu’il existe un vivant sur la terre qui ne ressemble à aucun autre et qui est un être de culture. Par-delà la culture particulière, il reste peut-être une valeur fondamentale à partager : le respect de la vie et de la dignité humaine.
Or les déséquilibres constatés entre Nord et Sud montrent que l’extrême pauvreté dans certains pays du Sud est un crime contre l’Humanité. En cherchant les coupables de ce crime on pourrait invoquer dans un premier temps le système mondial tel qu’il est conçu, et qui tend à dominer et à ignorer les plus faibles. Peut-être faut-il aller plus loin et adjoindre au principe de la diversité culturelle celui de la « bonne gouvernance ». Ainsi, plaider comme certaines associations le font aujourd’hui, pour l’annulation de la dette des pays pauvres peut-il prendre tout son sens. Car l’annulation profiterait aussi à des peuples entiers au lieu d’être créditée au seul bénéfice de quelques gouvernants.

Le principe de diversité culturelle met en relation riches et pauvres , mais aussi riches et riches et pauvres et pauvres , et il invite au partage. Il nous invite à imaginer d’autres formes de richesses qui ne sont pas seulement matérielles mais aussi spirituelles, scientifiques et artistiques. L’UNESCO pourra jouer sa partition en favorisant cette mise en relation des cultures et des individus, en rendant visibles les cultures qui se meurent et en favorisant l’accès matériel des plus pauvres à de nouveaux outils comme les NTIC.
Mais les outils, les savoirs et les arts ne pourront circuler d’une culture à l’autre que si les décideurs locaux croient au principe de diversité culturelle et au respect des droits humains. Le respect des droits humains doit pouvoir passer du stade des simples recommandations ou déclarations à celui de l’application effective. Car lutter contre les déséquilibres Nord-Sud doit aussi passer par l’éducation aux règles de la vie démocratique et citoyenne et par l’éducation à la culture de la paix, qui, l’une et l’autre, correspondent aux idéaux de l’UNESCO.


Bibliographie indicative :
Association Internationale des Sociologues de Langue Française, Une société-monde ? Les dynamiques sociales de la mondialisation , sous la Direction de Daniel Mercure, Université Laval, Québec, 2000.
Calame-Griaule,G. : Langage et cultures africaines , Paris, Maspéro,1977.
Diawara, Manthia : En quête d'Afrique , traduction française Paris, Présence Africaine, 2001.
Glissant, Edouard : Poétique de la relation , Paris, Gallimard,1990.
-------------------------: Traité du Tout-Monde , Paris, Gallimard, 1997.
Kane, Cheikh Hamidou : L'Aventure ambiguë , Paris, Julliard, 1961.
Ki-Zerbo, Joseph (Sous la direction de), Eduquer ou périr, Paris, UNICEF-UNESCO, 1990.
Mudimbe,V.Y. : The invention of Africa :Gnosis, Philosophy and the Foundation of Knowlegde, Indiana University Press,1990.
Senghor, L.S.: Liberté I, Négritude et Humanisme , Paris, Seuil, 1964.
------------------- Liberté V, Le Dialogue des cultures , Paris, Seuil, 1993.

(1) Maalouf, Amin, Les identités meurtrières, Paris : Grasset, 1998
(2) Senghor, Léopold Sédar, Liberté.
(3) Huntington, Samuel, Le Choc des civilisations, Odile Jacob, Paris, 1997.
(4) Senghor, Léopold Sédar, Liberté.
(5) Rousseau, Jean-Jacques, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, 1ère édition : Rey, Amsterdam, 1755 ; Mille et une nuits, Paris, 1997.

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