À défaut d’atteindre les objectifs que se fixaient ses concepteurs, le Sommet mondial sur le développement durable (SMDD) qui se tient à Johannesburg du 26 août au 4 septembre 2002 devrait au moins décrocher une batterie de records. Record d’importance pour un sommet organisé par les Nations Unies, où leurs 189 pays membres devraient être représentés, et où l’affluence prévue est de 60 à 100.000 participants. Record de contributions (études, propositions, engagements…) requises ou espérées de ces participants. Record de médiatisation pour une manifestation de ce genre, etc. Mais il pourrait aussi glaner d’autres records moins enviables, au nombre desquels on peut envisager les suivants.
D’abord, un record de complexité des questions inventoriées et mises sur la table des discussions (l’agenda officiel) ou à côté (les agendas alternatifs réclamés par pays en développement, ONG, groupes d’intérêt…). Pareille complexité n’est pas seulement celle des plus délicates «affaires du monde» (climat, pollutions, épuisement des ressources, biodiversité, pandémies, pauvreté, inégalités…), mais encore de leur imbrication globale : une infinité d’interrelations qui paraissent invalider tout point de vue sectoriel, privé ou national.
Ensuite, un record de contradictions exprimées ou latentes, entre tous ceux qui sont concernés, à des titres divers, par ces affaires du monde, contradictions qui n’ont cessé de s’exacerber au fil de la dernière décennie, enterrant une à une les promesses semées à Rio de Janeiro en 1992, en particulier lors de l’année écoulée, qui a vu s’accroître les périls externes et internes de tout ordre. De ces contradictions, le bilan des quatre réunions préparatoires au Sommet, dont celle de Bali fut emblématique par l’exaspération, et le listage d’au moins six grands domaines de désaccord, ne donnent qu’une faible idée de l’ampleur et de la profondeur.
Enfin, et c’est l’inquiétude de tous les «citoyens du monde» responsables, se profile à l’horizon de Johannesburg un hypothétique record d’échec, annoncé à grand fracas : l’échec d’un Sommet dont la visée obsessionnelle est «l’implémentation» (dans le jargon gestionnaire), la mise en œuvre coordonnée, effective et prochaine d’un programme d’actions ambitieux et cohérent qui s’attaquerait résolument aux principaux maux actuels et prévisibles de la planète... Un record d’échec en raison de ses conséquences de court, moyen et long termes pour l’Humanité : ainsi est perçu par un nombre croissant le risque majeur de Johannesburg. Mais pourquoi la réalisation d’un tel risque apparaît-elle aussi probable ?
Certes, le constat que le programme de Johannesburg était trop vaste et visait à répondre à trop de questions ne date pas d’hier. C’est précisément pour cette raison que le Secrétaire général des Nations Unies, Kofi Annan, a souhaité lui-même clarifier les objectifs du Sommet, et en a désigné cinq pour lesquels il considère que des progrès notables sont envisageables. C’est l’agenda résumé par l’acronyme EESAB (WEHAB en anglais) : eau (buvable), énergie (renouvelable), santé (pour tous), agriculture (pour l’alimentation de tous), biodiversité (pour la pérennité de la planète), qui définit les axes de travail du Sommet, en établissant un lien insécable entre santé de la Terre elle-même et bien-être des communautés humaines.
Mais cet effort de resserrement de la perspective n’a pas suffi à éteindre les divergences de fond (dans les approches et les propositions) qui se sont manifestées lors des réunions préparatoires au Sommet, à commencer par le choix des critères d’évaluation permettant de procéder à l’état des lieux depuis la Conférence de Rio. Les principaux points de divergence en suspens restent ainsi les suivants : (i) les modalités de mise en œuvre des principes généraux adoptés à Rio ; (ii) les sources de financement des actions qui seront décidées à Johannesburg ; (iii) les moyens de régulation de la globalisation économique et du commerce international ; (iv) le calendrier permettant d’atteindre les objectifs de durabilité ; (v) les liens entre questions technologiques et développement durable ; enfin, (vi) la cohérence entre la multiplicité des traités et institutions internationaux en charge des questions environnementales. Or, si les organisateurs du SMDD notent que ces points de divergence ne concernent guère (en volume) qu’un quart du plan d’actions à négocier, il faut objecter que, du point de vue du succès recherché, ce sont aussi des points critiques qui correspondent à des lignes de fracture essentielles.
Le débat le plus brûlant concerne ainsi les effets et le contrôle de la globalisation économique, et, en particulier, la régulation du commerce mondial et des investissements directs étrangers (IDE). De leur côté, les pays en développement entendent bien soulever de nouveau à Johannesburg les questions de la réduction de la pauvreté, de la croissance économique durable et des mécanismes de régulation permettant d’y parvenir. Mais, le groupe du «JUSCANZ» (Japon, Etats-Unis, Canada, Australie et Nouvelle Zélande) considère inutile et contre-productif de rouvrir cette partie du débat international et souhaite que le SMDD se concentre sur le volet "environnement". Plus largement, la position des pays développés est de ne pas revenir à Johannesburg sur les décisions acquises lors des derniers mois. Après la réunion de l’OMC en novembre 2001 à Doha, où fut discutée la place des pays en développement dans l’économie internationale, puis la Conférence sur le financement du développement à Monterrey (mars 2002), où la question de la pauvreté était centrale, ils veulent faire de Johannesburg le lieu qui répondra aux enjeux du troisième pilier du développement durable, à savoir l’environnement. Le SMDD clôturerait ainsi un cycle de redéfinition du multilatéralisme à l’aune de la durabilité. Or, cette vision des choses est rejetée par beaucoup de pays en développement, pour qui les «avancées» de Doha et Monterrey ne pourront suffire à résoudre les problèmes économiques et sociaux qu’ils affrontent.
Quant à l’environnement même, la controverse principale concerne la crédibilité d’un système qui a vu la prolifération d’accords (500 accords multilatéraux sur l’environnement !) et d’institutions dont l’efficacité et les résultats s’avèrent très limités à ce jour. Face à cette situation caractérisée par la fragmentation et le chevauchement des fonctions et des mandats, un cadre clair et cohérent s’impose qui redonnerait à l’idée de «gouvernance environnementale» tout son sens.
Le calendrier des actions à mener est un autre point d’achoppement du SMDD. Pourtant conçu comme l’un des résultats indispensables d’un sommet dédié à «l’implémentation», il n’est toujours pas objet d’un consensus, les pays développés s’étant opposés à la définition de délais pour la réalisation des objectifs qui seront fixés.
On comprend ainsi que l’engouement affiché par Colin Powell et certaines multinationales pour les partenariats public-privé (PPP) ne suffise pas à donner une tonalité optimiste au SMDD. C’est, en vérité, que l’on touche à une contradiction plus fondamentale encore. En effet, d’une part, tout a été fait par ses organisateurs afin de convaincre de l’importance cruciale de ce Sommet pour l’avenir de l’Humanité, et, d’autre part, l’actualité géopolitique du début du millénaire n’a fait que renforcer jour après jour ce sentiment d’un «rendez-vous décisif» de la communauté internationale avec elle-même et son avenir. Comment donc, dans ces conditions, pourrait-il devenir acceptable aux yeux du plus grand nombre (nommément, les pays en développement) que toute une série de questions majeures soient soudain rejetées de la table des négociations parce que le petit nombre (le G8 ?) considère qu’elles sont «déjà traitées» ou qu’elles doivent l’être «ailleurs» ? Chez Aristote, l’un des principes fondateurs de la logique est que l’on ne peut pas vouloir simultanément une chose et son contraire. Si «échec» il devait malheureusement y avoir à Johannesburg, il ne faudrait précisément pas en chercher la cause «ailleurs».
(Cet article a été publié dans le quotidien Les Echos le 22 août 2002)