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Date :  2014-05-06
Language :  French
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La saga des Gandhi


De l’avis de tous, M. Rahul Gandhi, arrière-petit-fils du premier premier ministre de l’Inde Jawaharlal Nehru,n’a pas l’étoffe pour gagner les élections législatives, qui se déroulent jusqu’au 12 mai. Comment cette grande lignée de dirigeants indiens a-t-elle pu en arriver là ? Pour paraphraser l’écrivain Salman Rusdhie, la famille Gandhi et le Parti du Congrès sont à l’Inde ce que J. R. et Pamela sont à la série américaine Dallas. Aujourd’hui, on se référerait plutôt à Games of Thrones...

Cette saga politico-familiale remonte à 1907, date à laquelle un certain Motilal Nehru, magistrat d’Allahabad, préside pour la première fois une conférence du jeune Indian National Congress (INC), le Parti du Congrès comme on l’appelle couramment.Produit de la colonisation, Motilal envoie son fils Jawaharlal étudier à Cambridge (Royaume-Uni). En 1928, ce dernier prend la suite de son père à la présidence du Parti du Congrès, avec le concours du Mahatma Gandhi, qui deviendra son ami et mentor — le début du système dynastique.

Jawaharlal Nehru, devenu premier ministre après l’indépendance de 1947, a considérablement imprégné de ses valeurs le Congrès et l’Inde balbutiante. Celles-ci reposent sur le swadeshi (l’autonomie), le socialisme, le sécularisme (1) et la démocratie. Il est cependant ironique, écrit le journaliste Edward Luce (2), de constater que « Nehru eut bien moins de succès à instiller une culture de la démocratie au sein du Parti du Congrès [qui] était complètement dominé par les élites urbaines et rurales originaires des castes supérieures ».

La mort accidentelle du deuxième premier ministre en 1966 marqua un tournant : le parti, en crise, confia le pouvoir à Indira Priyadarshini Nehru, pensant contrôler la fille chérie de Jawaharlal, mort en 1964. Mais celle-ci, devenue Indira Gandhi après son mariage avec Feroze Gandhi — sans aucun lien avec le Mahatma, mais dont le patronyme offrait un lien symbolique avec lui —, avait d’autres ambitions.

Femme de pouvoir, elle usa sans vergogne de son ascendance pour donner à l’Inde un rôle majeur en Asie du Sud. Comme l’écrivait T. D. Allman en 1975, « si les paysans révèrent Mme Gandhi, ce n’est pas qu’ils voient en elle le chef élu d’une démocratie, mais bien plutôt l’héritière du trône de son père (3) ». Elle régna en despote, auréolée de gloire par sa victoire contre le Pakistan occidental (et participant à la création du Bangladesh en 1971). Elle fut admirée pour la « révolution verte » agricole, mais aussi vilipendée lorsqu’elle proclama en 1975 l’état d’urgence après avoir été reconnue coupable de fraude. Elle imposa censure et répression pendant deux ans, cédant aussi aux caprices de son cadet, Sanjay, avant d’être démise par l’opposition. Perçu comme un goonda (un voyou), un tyran sans fonctions au sein du parti (4), Sanjay orchestra par le biais de sa mère les campagnes de stérilisation forcée et les expulsions musclées des bidonvilles de New Delhi qui rendirent le Congrès très impopulaire. En 1980, à sa mort (lors d’un accident d’avion), la relation entre sa veuve Maneka et Indira Gandhi s’envenima, révélant publiquement des fissures dans la première famille du pays. Maneka et son fils Varun sont aujourd’hui très actifs politiquement, mais... avec le Bharatiya Janata Party (BJP), la droite nationaliste hindoue.

En juin 1984, au cours de la répression contre les séparatistes sikhs, Indira Gandhi ordonna l’opération « Bluestar » et fit envahir le temple sacré d’Amritsar, suscitant une indignation sans précédent. En octobre, ses gardes du corps sikhs l’assassinèrent. Son fils Rajiv, pilote d’avion demeuré à l’écart de la politique, reprit son poste, sollicité par le Congrès. Durant le mois suivant, plus de huit mille sikhs furent massacrés par des émeutiers à New Delhi. Une enquête gouvernementale, condamnée par les défenseurs des droits humains, conclut à des émeutes spontanées. Ses détracteurs dénoncent le rôle complice de l’Etat (5) et font même un parallèle avec les émeutes de 2002 contre les musulmans au Gujarat (lire « Nationalisme hindou, libéralisme économique et populisme high-tech », Nouveaux visages des extrêmes droites, Manière de voir, avril - mai 2014.).

Le charismatique Rajiv Gandhi représenta une nouvelle génération aux manettes d’un parti sans réel rival, analyse Ahmad Eqbal en 1985 dans Le Monde diplomatique (6). Mais, note l’auteur, « M. Rajiv Gandhi [a] réveillé des sentiments sectaires profondément enracinés dans l’électorat hindou ». De plus, le scandale de Bofors (compagnie d’armement suédoise ayant versé des pots-de-vin en échange de contrats) vint ternir sa réputation d’homme intègre. Ce n’est qu’après son assassinat en 1991 par des indépendantistes tamouls qu’il obtiendra la rédemption populaire. Comme celle de sa mère, son image quasi sanctifiée est devenue un outil marketing pour le parti.

En 1998, sortant d’une grande discrétion politique, Mme Sonia Gandhi, la veuve de Rajiv, entra en scène, alors que le BJP était à la tête de l’Inde. Elue présidente du Congrès, elle fit campagne en 2004, et le parti reprit la main aux élections contre toute attente. D’origine italienne (elle est indienne officiellement depuis 1983), Mme Gandhi crispe le corps politique indien, de plus en plus polarisé autour des questions identitaires (7). Elle désigne M. Manmohan Singh comme chef du gouvernement, qui restera perçu comme un pantin à son service. Aujourd’hui, le bilan est pauvre. Les réformes économiques et sociales ont été minées par la corruption et la bureaucratie, et les scandales qui ont éclaté les uns après les autres ont achevé de noircir l’image de la « première famille de l’Inde » : entre 2004 et 2014, une vingtaine d’affaires ont conduit à l’inculpation de membres du gouvernement, jusqu’à éclabousser M. Singh (8).

Ainsi, pour le journaliste John Elliot (9), la dynastie des Nehru-Gandhi touche à sa fin. La fille de Mme Gandhi, Priyanka, doit faire face à une accusation de corruption impliquant son époux, M. Robert Vadra. Le fils, Rahul, vice-président du Congrès, a joué une carte personnelle et solitaire auprès des électeurs, alternant populisme et effets d’annonce. Ses envolées dissidentes — il a publiquement insulté le premier ministre Singh en rejetant sa proposition de loi contre les politiciens ayant un casier judiciaire (10) — ont embarrassé le Congrès. Lui-même « a indiqué qu’il voulait mettre fin au règne de la dynastie. Cela signifie logiquement qu’il pourrait bien être le dernier de la lignée Nehru-Gandhi » (11), écrit Eliott. Des mots qui font écho aux Enfants de Minuit, de Rushdie, pour qui cette dynastie est un « rêve collectif dont l’Inde doit se réveiller ».


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