Ref. :  000034276
Date :  2011-01-15
Language :  French
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Le « sens du carnage » ?

Carnage


À propos d’Alexandrie et du nouveau « massacre des Chrétiens d’Orient » ayant endeuillé la « trêve de Noël » 2010, la question n’est pas seulement de savoir : « qui a fait quoi, et pourquoi ? » (le point de vue dominant), mais plutôt : « qu’espère-t-on nous faire croire, et pourquoi ? », et aussi : « quelles conséquences souhaite-t-on que nous tirions de notre compréhension de l’événement ? ».

En suivant cette voie, on rencontre un premier constat épineux. C’est, à l’inverse de l’idée reçue, que ceux qui mènent des « actions terroristes » ne sont pas guidés par l’obsession de « faire le plus de victimes possibles »… Car si c’était le cas, la planète serait un volcan d’atrocités sans commune mesure avec le désastre présent. En effet, le potentiel est illimité de recrutement de petites mains ou qualifiées, d’armes disponibles et de cibles désignées. La vérité est ailleurs : les terroristes sont économes et rationnels ; ils perpètrent en fait peu d’actions, mais ces actions (celles qui aboutissent) sont littéralement saturées de sens. Loin d’une nouvelle forme de nihilisme, nous avons affaire, avec la « vague de terrorisme » contemporaine, à la concentration du sens sous des formes explosives.

Le deuxième constat gênant est que les actions concernées sont terriblement performatives. Elles réussissent à ficeler leurs témoins et observateurs dans une posture qui relève de la tétanie ou de l’idiotie, selon les circonstances. De fait, elles enserrent dans l’étau de la (fausse bonne) question « Qui a fait quoi, et pourquoi ? », de sorte que l’on se trouve figé face aux deux volets de l’interrogation, abruti comme l’âne de Buridan mourant sur place de l’incapacité à se décider d’avancer vers le picotin d’avoine ou le seau d’eau qui se trouvent à équidistance de lui. Devant la question « Qui ? », nous voilà pris de vertige entre les « réponses » convenues qui reviennent en boucle : « Al Qaeda » ; la « mouvance islamiste » ou « anarchiste » ; les « services secrets » ; la Mafia ; la Police ; l’Armée ; les « groupuscules d’extrême droite et d’extrême gauche » ; le « palais présidentiel » ; enfin, un « complot » de plus … Sur la question « Pourquoi ? », nous ne faisons pas mieux, avec des « réponses » se caractérisant presque toujours par leur immédiateté. C’est que le citoyen est supposé vouloir de la clarté, de l’intelligibilité, ici et maintenant ! Avec Alexandrie, une voix plus forte que les autres s’imposa ainsi dans le vacarme, prétendant qu’il s’agirait de « faire fuir les Chrétiens d’Orient ». Mais est-ce bien là le tout de l’affaire, le sens du carnage ? Et ne réduit-on pas quelque peu sa portée symbolique avec une lumière aussi vive ? Ou, dit autrement : avons-nous seulement affaire à des brutes qui adressent des messages à des ânes ?

Le troisième constat, c’est qu’en maintenant « le terrorisme » dans le statut d’une sphère autonome, échappant aux règles de la normalité, aux critères de « la civilisation », sphère qu’il s’agirait d’anéantir en recourant à l’Union sacrée de tous ceux qui seraient « attachés aux valeurs de la démocratie et de l’humanisme » universaliste, nous condamnons l’accès à une authentique compréhension de son phénomène et des liens qu’il entretient avec notre monde. C’est sans doute très difficile à accepter pour les victimes directes ou indirectes du terrorisme, qui en souffrent dans leur chair et dans leur âme, mais le seul moyen de mettre au jour la véritable nature des terrorismes contemporains, c’est peut-être de les considérer comme le fit Clausewitz de la guerre : à savoir comme la « continuation de la politique par d’autres moyens ». Cette idée est assurément scandaleuse pour ceux qui considèrent le terrorisme comme une forme exacerbée de pathos dénué de tout lien avec la vie civile, politique et sociale… Il est pourtant indispensable de crever l’écran pour commencer d’apercevoir le terrorisme tel qu’en lui-même : comme le prolongement inavouable de notes diplomatiques, d’enjeux financiers, de programmes politiques, qui, confrontés à l’échec de leurs moyens traditionnels, ont pris le parti de changer radicalement de registre et de méthode.

Dit encore autrement : si le terrorisme n’est certes pas « normal » en raison de l’excès (de l’ubris) qui caractérise ses exploits, il importe toutefois de mettre ses sentiments de côté pour l’interpréter justement, et de décrypter la rationalité à l’œuvre dans ses manifestations même les plus pathologiques.

À cet égard, et à l’instar de ses équivalents, le carnage infligé aux fidèles de l’église des Deux-Saints d’Alexandrie le 31 décembre 2010, ne peut être réduit à une séquence d’expressions formant un leitmotiv obsessionnel dénué de toute forme de pensée, tel que : « Al Qaeda / Radicaux islamistes / implication des services secrets / complicité du pouvoir en place / chasser les Chrétiens d’Orient / détruire les églises / faire table rase du dialogue pacifique des religions », etc. Car ce leitmotiv, fondé sur la manipulation des mots et des esprits, n’apparaît comme rien d’autre qu’une prophétie autoréalisatrice.

Bien ailleurs, il faut entendre la théâtralisation du carnage selon des acceptions distinctes. D’un côté, le carnage vient combler le vide d’une parole (militante, politique, sociale, religieuse…) qui se révèle en panne de projet. De fait, tout vaut mieux que l’expérience du vide, de l’absence, de la négation de ce qui servait jusque-là de repère, de confort et de soutien. D’un autre côté, et c’est son coup de maître, le carnage impose un doute sans fin chez ceux qui en sont les témoins ou les victimes. Il réussit à faire douter, jusqu’à un point extrême, aussi bien les accablés par « l’incompréhension » que ceux qui s’imaginent soudain « tout comprendre », et se trouvent ainsi frappés par la double ignorance platonicienne.

Le carnage des corps et des mutilations physiques réussit alors sa mutation en carnage des idées, des convictions et des projets : il atteint par là même son objectif de domination et de contrôle sans limites.


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