Ref. :  000034243
Date :  2011-02-09
Language :  French
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Pour une francophonie vecteur d'influence majeur

Author :  Anne Gazeau-Secret


« La Francophonie, c'est la modernité » déclarait Jean-Pierre Raffarin [1], représentant personnel du Président de la République pour la Francophonie, à la veille du sommet de Montreux. S'agit il là de « wishful thinking » : certes l'on peut s'interroger quand l'on constate chaque jour sur le terrain la marginalisation de la langue française. Les nombreux détracteurs de la Francophonie estiment ainsi qu'elle est l'expression d'une nostalgie dépassée. Et pourtant elle porte l'espoir de celles et ceux qui travaillent à la mise en œuvre d'une mondialisation respectueuse des droits de l'homme et soucieuse du dialogue des cultures - à l'opposé d'une globalisation fondée sur des motivations commerciales et la seule recherche du profit.
Certes ce n'est pas un thème populaire en France, soit qu'on la considère comme acquise, qu'on se refuse à voir que le monde a changé, qu'on souffre d'ethnocentrisme, soit qu'on laisse à d'autres le soin de la défendre, soit que l'on ne croie plus que le français puisse demeurer l'une des langues d'influence mondiale, parlée sur les 5 continents. Et pourtant face à cette fragilité et tout en prenant la juste mesure des rapports de force, il y a place pour un combat déterminé visant au moins à en préserver la capacité d'influence.
La francophonie est plus que jamais un atout essentiel dans la bataille mondiale de plus en plus féroce du Soft power [2]. Face à l'émergence de pays potentiellement plus puissants qu'elle à très brève échéance, la France en a-t-elle tant d'autres qui lui permettraient de négliger ce vecteur d'influence? Sa place dans une Europe qui s'est épuisée à force d'élargissements? Son siège permanent fragilisé au Conseil de sécurité des Nations Unies et son rang intenable dans les programmes multilatéraux en raison de la faiblesse de ses contributions volontaires [3] ? Sa force de dissuasion nucléaire face à des menaces qui se diversifient, et dont la maintenance lui coûte cher? Son poids économique qui diminue de manière inquiétante face à l'Allemagne [4] ?

Nos élites doivent ainsi commencer par prendre conscience de cet atout que lui a légué son histoire et en convaincre notre jeunesse, en s'appuyant sur la diversité de la société française, en revendiquant et valorisant son caractère pluriel, pluriethnique et pluriculturel plutôt que de le considérer comme un problème. Ensuite il leur faut réaliser le besoin d'un pilotage politique de la francophonie lisible, unifié ( ayant une autorité sur la multiplicité des acteurs), confirmé sur la durée (ne changeant pas de ministre de tutelle tous les 18 mois), intégrant toutes ses dimensions, politique, économique, culturelle et linguistique [5]. Ce manque de discernement et de volonté, au delà de discours officiels bien peu opérationnels, se traduit par des politiques parfois incohérentes (ainsi les visas au compte gouttes pour les pays francophones du Sud) et des budgets calamiteux- ce qui n'est pas incitatif pour nos partenaires [6] qui du coup ne font guère plus d'efforts. Comme l'a dit un sénateur à l'occasion du débat sur le budget 2011 « nous parlions l'autre jour de bouts de ficelles, mais bientôt il n'y aura plus de ficelle. »
La Francophonie, oui, c'est la modernité, mais à condition d'en faire une priorité et d'y mettre le prix.

FRANCOPHONIE DÉCOMPLEXÉE / ACTEUR POLITIQUE MONDIAL

Sans doute le Sommet de Montreux (23-24 octobre 2010) a-t-il marqué une nouvelle étape dans l'insertion à part entière de la Francophonie dans le mouvement multilatéral. La Déclaration de Montreux, synthétique et équilibrée, développant les défis et visions d'avenir, met en exergue le rôle de la Francophonie, acteur des relations internationales et sa place dans la gouvernance mondiale. Point très important et relativement nouveau : l'engagement est pris de systématiser la concertation francophone dans toutes les enceintes et conférences internationales. Des instructions devraient être envoyées à cet égard à tous les ambassadeurs de pays francophones et aux représentants auprès des organisations internationales.
Cette Déclaration appelle à une réforme urgente du Conseil de sécurité des Nations Unies, ainsi qu'à une réforme de la gouvernance économique mondiale équitable, se prononce en faveur de la coopération et de la complémentarité entre l'ONU, cœur de la gouvernance mondiale, et les enceintes économiques dont le G20. Elle soutient les démarches conjointes des Secrétaires généraux de la Francophonie et du Commonwealth préalablement aux réunions du G8 et du G20. Elle veut encore accroître l'offre de contingents francophones civils et militaires aux Opérations de Maintien de la Paix de l'ONU et demande à celle ci le respect du multilinguisme dans ces opérations.
Elle engage à une mobilisation renforcée face aux menaces transversales (terrorisme, drogue, criminalité organisée, corruption, etc.). Dix ans après la Déclaration de Bamako, elle confirme et complète les engagements en matière de droits de l'homme : ainsi sur les violences contre les femmes et la liberté sur internet. Elle souhaite contribuer au règlement des crises et conflits dans l'espace francophone et confirme l'accompagnement électoral comme l'un des piliers de son action politique et de son expertise.

Mais, au delà de cette déclaration ambitieuse qui sert les intérêts de la France, il reste à la mettre en acte et en situation, en cohérence avec les autres politiques.
Pour la France, il lui faut éviter de se mettre en porte à faux en défendant des positions différentes dans d'autres cadres (UE, Otan, bilatéral) ou en s'écartant, entre autres exemples, de la ligne orthodoxe (celle des Nations Unies) défendue par la Francophonie sur la paix au Moyen Orient. En définitive, cet engagement dans la francophonie politique exclut toute adhésion à l’unidimensionnalité de la politique américaine et postule, au contraire, une attitude de non-alignement, sinon une vision gaullienne de l’indépendance, sauf à perdre tout son sens.
Pour ses partenaires cette exigence de cohérence s'impose aussi. Nous n'avons pas de leçons à donner sur les meilleurs moyens de promouvoir la démocratie et les droits de l'homme, certes. Mais la relation spécifique qui unit les membres de l'OIF, ainsi que le travail sur le terrain des collectivités territoriales et des ONGs peuvent faciliter une évolution positive, réclamée de plus en plus fortement par les peuples comme on l'a vu encore dernièrement en Tunisie. La Francophonie et en tout premier lieu son Secrétaire général, M. Abdou Diouf, a efficacement réagi en 2008-2009 face aux crises en Mauritanie, en Guinée, à Madagascar (missions de bons offices, décision de suspension, en même temps que coopération pour le rétablissement de l'ordre constitutionnel). S'agissant de la crise en Côte d'Ivoire, l'OIF a pris une position très claire, confirmée collectivement dans le communiqué du Conseil permanent de la francophonie [7] du 12 Janvier 2011, et les interventions non moins courageuses des États voisins en Afrique de l'Ouest sont un signe d'espoir. L'internet offre d'ailleurs à la société civile africaine la possibilité de prendre toute sa part dans les débats actuels (dans la langue commune: le français) d'où ressortent à la fois la volonté farouche d'éviter toute guerre civile et la nécessité de pressions accrues pour que le Président élu prenne ses fonctions.

La nouvelle priorité donnée au renforcement des solidarités et des concertations francophones dans les enceintes multilatérales ouvre un chantier considérable aux diplomaties de chaque pays membre ou observateur de l'OIF. Cela suppose l’élaboration préalable de positions communes et donc des mécanismes réguliers de concertation, ce qui n'est pas évident pour une organisation qui comporte 56 membres à part entière et 19 observateurs et qui fonctionne par consensus. Si déjà l'OIF au nom de tous les pays membres demandait que l’on respecte le multilinguisme dans les organisations internationales, ce serait une grande avancée [8].
La plus grande réussite de la solidarité francophone aura été, sans conteste, la négociation puis l'adoption en 2005 de la Convention de l’Unesco sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles. Ce fut une étape essentielle pour faire reconnaître la promotion de la diversité culturelle comme un enjeu primordial de la mondialisation, au même titre que l'énergie, le climat, la santé, les migrations, etc. Là est le cœur même du message francophone.

FRANCOPHONIE ENGAGÉE ET DÉVELOPPEMENT DURABLE

Les premiers résultats des programmes de coopération, notamment dans les secteurs prioritaires pour les objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD) à commencer par la santé et l'éducation, placent la Francophonie comme un acteur en pointe. La solidarité francophone se traduit aussi par une forte mobilisation face aux grands défis: la sécurité alimentaire, le changement climatique, la diversité biologique. L'Institut de l'énergie et de l'environnement de la Francophonie soutient les petites délégations de pays francophones sans grands moyens d'expertise. Des positions concertées seront recherchées en vue du Sommet sur le développement durable de RIO en 2012. Des mécanismes de soutien pour les pays les plus vulnérables et des partenariats multi-acteurs facilités par le partage d'une langue et de valeurs communes démultiplient l'impact de ces politiques . Les initiatives françaises dans le domaine des financements innovants y trouvent progressivement des relais.
Cette capacité d'influence collective émerge au bénéfice de tous, pays du Nord comme du Sud, et permet de dépasser des logiques de groupes géographiques antagonistes (groupe des 77 contre les pays du Nord, pays émergents contre pays du Nord et indifférents aux préoccupations des plus vulnérables) qui aboutissent souvent à des confrontations stériles.
La France peut plus facilement dans ce cadre que dans d'autres promouvoir ses technologies et ses expertises (ses partenaires aussi naturellement). Une solidarité économique prend forme, à l'image de ce que fait le Commonwealth depuis longtemps (forum francophone des affaires).

UN RÉSEAU D'INFLUENCE EXCEPTIONNEL OU SE JOUE L'AVENIR DE LA LANGUE FRANÇAISE

L'attractivité de ce réseau est étonnante: au dernier Sommet de Montreux 5 nouveaux États ont fait admettre leur candidature comme observateurs de l'OIF [9] : République dominicaine, Émirats arabes unis, Estonie, Monténégro, Bosnie-Herzégovine. Mais que leur demande t-on en échange ? Au moins la volonté affirmée de favoriser l'enseignement et la diffusion de la langue française ? On commence à s'inquiéter sérieusement des risques de dilution de l'Organisation, partagée entre les objectifs contradictoires d'approfondissement et d'élargissement. Un moratoire pour admettre de nouveaux membres a été décidé tant que les statuts n'auront pas été réexaminés: il était temps !
L'avenir de la francophonie c'est à l'évidence d'abord l'Afrique : la langue française devrait y demeurer une des deux grandes langues de communication, de travail et de commerce, c'est pourquoi un pays comme l'Afrique du Sud a compris l'intérêt de développer sa politique d'apprentissage de la langue française. Reste à y généraliser la scolarisation et à former les formateurs avec davantage de moyens.
En revanche le recul manifeste du français langue étrangère en Europe est inquiétant. Pourquoi les 14 membres de l'Union européenne qui appartiennent à l'OIF n'y mèneraient ils pas ensemble une offensive rendant obligatoire le multilinguisme (apprentissage de deux langues étrangères au moins) comme l'UE en avait pris l'engagement dès 2000 ?

IMPOSSIBLE DE FAIRE PLUS AVEC TOUJOURS MOINS

La France porte à l'évidence une grande part de responsabilité dans la réduction régulière des moyens attribués non seulement à l'OIF et à ses opérateurs mais à sa propre politique de promotion du français. En 2011 le budget affiché de la francophonie par le Ministère des Affaires étrangères et européennes s'élève à 61 millions, la baisse d'environ 6 millions d'euros sur les budgets de l'OIF et de l'AUF (agence universitaire de la francophonie) étant utilisée pour couvrir les frais de loyer de la Maison de la Francophonie qui va être inaugurée prochainement... Il y a moins d'argent pour les actions (6 millions = 600 bourses pour des étudiants francophones)et on dépense plus pour le fonctionnement....Cette évolution malheureusement est générale dans tous nos établissements culturels à l'étranger, les crédits ne servent plus pour l'essentiel qu'à couvrir les frais de maintenance des immeubles dans lesquels ils sont installés ainsi que l'augmentation des coûts salariaux des agents locaux. Les activités qui y sont menées dépendent des financements étrangers sans que nos représentants aient voix au chapitre. La politique d'échanges, d'invitations, de missions ,de bourses – cœur d'une politique d'influence et de réseaux- est véritablement en perdition.
Sait on que le budget de la chaîne Al Jazeera est aujourd'hui le double de celui de TV5 ? Sait on qu'il n'existe toujours pas de programmes d'enseignement du français grand public tous niveaux par Internet ? Les exemples de la paupérisation de notre action culturelle extérieure sont innombrables hélas et M. Jean-Pierre Raffarin [10] a bien raison de dire que le problème « ce n'est pas la demande toujours forte de français … c'est l'offre que nous en sommes plus en mesure de proposer... » Mais il est impuissant à renverser la situation voire même à la stabiliser.
*
L'avenir de la Francophonie ne se joue pas seulement, loin de là, dans le monde francophone. La demande de français est forte dans d'autres régions du monde et provient de nouveaux publics: des terrains d'influence émergent hors des bastions traditionnels de la Francophonie. Ponctuellement, avec des bouts de ficelle, des actions intéressantes sont menées. Mais globalement notre diplomatie souffre plus que jamais d'une écoute insuffisante du terrain, de l'absence d'une stratégie lisible se fixant des priorités et ciblant des réseaux d'influence dans la durée, du non respect de nos engagements vis à vis de nos partenaires, de l'absence de méthodes managériales modernes, de la peur de déléguer des responsabilités.
Il n'en demeure pas moins que si l'on se projette à l'horizon 2020 ou 2030, il apparaît clairement que la Francophonie, élément-clé d'un monde multipolaire que la France appelle de ses vœux depuis longtemps, doit devenir l'une des toutes premières priorités de la politique étrangère de la France au même rang que l'Europe et les Nations Unies. Il faudra bien un jour conformer nos actes à nos discours.



Notes :

1. Le Figaro 22-10-2010

2. Anne Gazeau-Secret « Francophonie et diplomatie d'influence » Revue Géoéconomie. Automne 2010.

3. A la seule exception du Fonds mondial Sida.
La diminution des contributions volontaires aux fonds et programmes des Nations Unies est de 38% depuis 2008 (cf. Rapport à l'Assemblée nationale de Mme Henriette Martinez) ce qui place par exemple la France au 17° rang des contributeurs du HCR ou de l'UNICEF, au 13° rang du PNUD etc..

4. Jean-Pierre Chevènement « la France est elle finie? »Fayard, Janvier 2011

5. Depuis des années des sénateurs suggèrent le rétablissement d'un poste de ministre délégué dédié à la francophonie -à vocation universelle, c'est à dire clairement distincte de la politique d'aide au développement- la francophonie ayant été longtemps réduite à être la chasse gardée de l'ancien ministère de la coopération.

6. De l'Organisation internationale de la francophonie (OIF)

7. Composé des représentants personnels des chefs d'Etat et de gouvernement

8. Ainsi faudrait il obtenir un régime multilingue pour l'IRENA, nouvelle organisation internationale chargée des énergies renouvelables installée à Abou Dhabi et où hélas seul l'anglais est reconnu comme « langue officielle de travail » !

9. Seule une trentaine de pays parmi les 75 pays membres ou observateurs de l'OIF ont le français comme langue officielle

10. Tribune dans le Figaro du 22 -10- 2010


Article paru dans la revue de l'ENA, N° 408, Février 2011, Dossier sur "La diplomatie d'influence".


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