Ref. :  000033211
Date :  2010-04-21
Language :  French
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Actualité du cosmopolitisme


Dans les débats autour de l'avenir de l'agglomération francilienne, chacun tente d'imaginer le meilleur scénario pour une ville mondiale. Mais en quel sens Paris peut-elle être aussi une mégapole "cosmopolite" ? Afin d'éclairer certains enjeux, je voudrais d'abord préciser ce terme et l'appliquer ensuite au cas des petites écoles.

Le cosmopolitisme est un mot magique. Il suggère des horizons d'émancipation hérités des Lumières : l'égalité des conditions, le pouvoir de la raison ainsi que l'attente d'une humanité plus vertueuse. La donnée multiculturelle lui est essentielle. Une grande ville anticipe ses activités à travers ses renouvellements migratoires. Le cosmopolitisme n'est pourtant pas réductible au "multiculturalisme". Dans un cas, la politique de la ville viserait plutôt la promotion des identités communautaires. Dans l'autre, elle s'intéresserait plutôt aux relations transversales qui unissent les communautés culturelles au regard de l'entité administrative dont elles dépendent. Tandis que le multiculturalisme maintient la cohésion interne des identités en question, le cosmopolitisme organise de l'extérieur la diversité en soumettant les requêtes communautaires aux procédures de la société démocratique. Dans une ville cosmopolite, les habitants parviennent à marier les valeurs des appartenances culturelles avec les normes communes et à inscrire la diversité au sein d'un pluralisme de type politique.

Dans nos collectivités contemporaines néanmoins, il arrive trop souvent qu'un même individu soit membre d'une communauté sans appartenir à la société. Les enfants de parents immigrés, en Europe par exemple, se sentent relativement intégrés dans le système éducatif du pays qui les accueille. Cela ne les empêche pas d'avoir de grandes difficultés, des années plus tard, à trouver un travail. La folklorisation croissante du cosmopolitisme, qui consiste à rendre populaires certains aspects d'une culture méconnue, n'y changera rien. L'organisation de festivités développe le sens des identités culturelles en leur accordant une légitimité symbolique cruciale. Elle ne résout pas les difficultés sociales. Une ville cosmopolite ne peut contraindre ses habitants à vivre dans un contexte urbain qui se montrerait culturellement ouvert tout en demeurant socialement fermé. Elle doit au contraire élever le principe de l'ouverture sociale au rang de condition des reconnaissances culturelles.

Dans les capitales d'aujourd'hui, de plus en plus de personnes sont à la fois nomades et sédentaires. C'est là un fait qui réoriente le regard des chercheurs vers les dynamiques d'appropriation par les acteurs sociaux des phénomènes globaux. On recueille les paroles d'exilés. On s'intéresse à tel individu qui travaille dans une commune le jour puis retourne le soir chez lui dans une autre commune, en notant qu'il se déplace aussi régulièrement dans une ou plusieurs villes internationales. L'un des défis d'une ville cosmopolite consiste à trouver, pour chacune de ces "identités flexibles" (A. Ong), le juste équilibre entre la mobilité intercommunale, les déplacements transfrontaliers et les réseaux de socialisation – la famille, les amitiés, l'école, les milieux professionnels, les contextes de résidence, les affiliations religieuses, etc. Le but pourrait être d'établir la grammaire des nouvelles "migrations de circulation" (P. Weil) et de produire les critères de ces vies urbaines qui combinent un cosmopolitisme culturel avec un cosmopolitisme social.

On ne peut le faire qu'en ciblant des objets d'analyse. Les établissements scolaires sont des miroirs qui reflètent la composition actuelle – et future – d'une société. Il suffit d'entrer dans les petites écoles de la capitale parisienne pour entendre les musiques des langues maternelles pratiquées dans les familles. Or, l'avantage de ce milieu est qu'il place d'emblée les enfants dans une position de traduction : ce sont eux, plus encore que leurs parents, qui négocient les allers et les retours entre leur langue "vernaculaire" et la langue commune d'enseignement. L'école est une institution que les nouveaux flux migratoires rendent de plus en plus cosmopolite pour deux raisons au moins : d'une part, elle organise socialement la diversité au sens que j'ai indiqué et, d'autre part, elle le fait en attribuant aux enfants un rôle actif dans le processus de mise en forme des différences.

Aussi l'apprentissage des langues étrangères est-il décisif, à la condition de l'adapter à chaque niveau d'âge en favorisant une formule de bilinguisme ludique. Dans les classes initiales, jusqu'au terme du cycle primaire, il importe d'approfondir ce que les enfants de parents immigrés font d'eux-mêmes : passer de leur langue maternelle à la langue "officielle", et vice versa. On les mettrait en confiance et on leur donnerait les moyens de développer leur capacité à évaluer la différence culturelle. Pour les enfants dont la langue maternelle correspond à la langue officielle, le milieu de socialisation offert par l'école devrait leur permettre de se familiariser avec une autre langue. L'équipe pédagogique peut leur en laisser le choix. Dans les classes où une majorité culturelle se dessine, elle peut aussi composer un rapport de proportionnalité et coopter, après délibération, la langue susceptible d'être adoptée durant un temps. Elle peut enfin combiner les deux options si les enseignants sont en nombre suffisant et le souhaitent eux-mêmes.

Chaque enfant devra plus tard, sous l'effet des pressions scolaire et familiale, aligner son ouverture d'esprit sur des intérêts pratiques qui commandent dorénavant la maîtrise de la langue anglaise. Dans les petites classes, l'essentiel n'est pas tant de savoir parler anglais à la fin du cycle primaire que de deviner la poésie ordonnée d'une langue qui n'est pas la sienne et de s'exercer à en saisir quelques nuances. Cela vaut autant pour l'allemand que pour le hindi, et pour toutes les autres langues. S'agissant des premiers niveaux de scolarisation, je défendrais les deux principes d'un droit des langues à l'égalité et d'un droit de l'imagination à les pratiquer. Chaque langue est un trésor, et le plus utile pour un enfant de six ans est d'enrichir son imagination en pénétrant l'esprit d'une langue qui n'est pas parlée dans le milieu parental. Les écoles parisiennes gagneraient beaucoup à miser sur la fertilisation réciproque des langues. Si l'on en croit les études qui soulignent l'influence que les enfants scolarisés ont sur leurs familles nucléaires, on comprend qu'ils contribuent largement à l'intégration sociale de la diversité culturelle. Envisagée ainsi, l'école pourrait incarner l'institution d'une citoyenneté du monde réflexive et démocratique. Elle jouerait un rôle fondamental dans l'avenir de la ville de Paris.


Olivier Remaud est philosophe et maître de conférences à l'École des hautes études en sciences sociales.

Point de vue paru dans Le Monde, édition du 21 avril 2010


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