Ref. :  000031857
Date :  2009-06-22
Language :  French
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Piratage (Modifier l'approche du ---)

Piratage


Le changement de paysage auquel nous sommes confrontés avec l’« économie numérique » est de nature anthropologique et sociologique, bien plus que d’ordre technologique et économique. En réalité, nous avons affaire à une révolution copernicienne. Il n’est donc plus acceptable de continuer à l’aborder avec des concepts usés et des termes de comparaison inopérants. Car c’est le sens même de la « création », de l’accès aux savoirs, aux cultures et aux expressions en général qui se trouve dématérialisé et modifié en profondeur. Or, non seulement il n’a pas été tiré les conséquences de ce constat, mais presque tout ce qui a été élaboré en réponse sur les plans juridique et politique l’a été sur le postulat d’une mutation d’abord techno-économique. Le résultat en est une inadéquation critique entre les conceptions et les usages sociaux, d’une part, la gestion des contentieux liés, d’autre part.
De fait, qui prétend interpréter et fixer le sort de la révolution copernicienne dont nous sommes tous les acteurs ? Ce sont les groupes éditoriaux (livre, musique, cinéma, audiovisuel) et de communication, ce qui s’explique par les enjeux financiers à la clé pour les grands opérateurs des industries concernées et leurs pays de domiciliation. Mais a-t-on mesuré l’impact mortifère d’une telle consanguinité du débat et réduction de la perspective sur l’évolution de la connaissance et de l’économie ? S’est-on préoccupé de voir ce débat privatisé par un nombre très réduit de protagonistes, et tenir à distance les artistes, les intellectuels, les chercheurs, les acteurs éducatifs et sociaux ?

Le « piratage » et la « création »
L’histoire enseigne que face à toute révolution majeure, qu’elle soit scientifique, économique ou politique, c’est d’abord et toujours la répression qui triomphe, avec son attirail d’arguments et de moyens, avant que de s’incliner… La répression explique ainsi ce qu’est le « piratage » et qui sont les « pirates » ; ce qu’est la « création » et comment elle doit se développer ; ce qu’est une « copie illégale » et ce qui ne l’est plus. Mais le seul résultat objectif de cette privatisation langagière est que l’on suscite d’innombrables vocations de « pirates » fiers de l’être, tandis que les problèmes effectifs subsistent et se renforcent de n’être pas entendus.
La question de la domination est au cœur de toutes les évolutions contemporaines du paysage des cultures, des savoirs, de l’information et de la communication. Or, il est spectaculaire qu’elle soit très peu prise en compte dans le « débat » mentionné. À un moment où la donne des échanges se voit aussi puissamment modifiée, défrichant des chemins naguère inconnus, comment négliger que le comportement « illégal » de certains puisse également s’analyser comme une contestation par d’autres moyens de la domination (culturelle, scientifique, médiatique) des grands diffuseurs de contenus ?
Corollaire de celle de la domination est la question du partage, elle-même conduite à une reformulation historique. Il s’agit ici du partage des expressions artistiques, des savoirs dans leur pluralité et des « contenus culturels » au sens large. À cet égard, la référence, approuvée par la quasi-totalité de la communauté internationale, reste la Déclaration universelle de l’Unesco sur la diversité culturelle (2001), ainsi que la Convention (2005) élaborée dans son sillage et ratifiée en 2007. Pourtant, la question du partage équitable (1) dans les champs mentionnés n’est fixée ou épuisée par aucun texte juridique en vigueur. Bien au contraire, elle contraint les communautés politique, économique et scientifique à confronter leurs approches à son sujet et à en tirer les conséquences indispensables.

L’évolution inéluctable vers un « modèle de la gratuité » à réinventer est une autre question critique, car les « solutions » proposées à ce stade se caractérisent jusqu’à présent par une péremption immédiate et la production de nouveaux obstacles. Tout d’abord, les mesures expérimentées, les lois envisagées se révèlent obsolètes avant même que d’être mises en œuvre. Elles semblent condamnées à un perpétuel retard sur la société, la technique, les idées, les usages. Ensuite, ces dispositifs ont pour effet paradoxal de pérenniser les problèmes et de repousser dans le temps leur traitement sur le fond. Enfin, parce qu’ils font perdre du temps et que ce temps laisse émerger de nouvelles mutations techniques et sociales tandis que les positions des parties se sont rigidifiées, ils s’avèrent contre-productifs. La question devient dès lors : faut-il encore légiférer en la matière, ou bien le politique n’aurait-il pas intérêt à proposer une tout autre démarche ?
De fait, nous sommes au cœur d’une situation qui pourrait être cocasse, si elle n’avait des conséquences très dommageables sur l’économie des entreprises, le devenir de la création, les conditions de vie des « auteurs » au sens large et les pratiques culturelles des citoyens. Cette situation est celle d’un nouveau secret de Polichinelle. En effet, tout le monde sait de longue date que le « modèle de la gratuité » — une gratuité apparente qui ne se concrétisera que par une redistribution de revenus — ne peut que s’imposer dans les champs et secteurs concernés. Le seul doute subsistant est celui du rythme de cette mutation et de son extension précise. Dans ces conditions, tout en se tenant à distance des deux écueils du consensus mou et de la paralysie, le principe de responsabilité devrait inciter les acteurs politiques en charge à une curiosité redoublée sur l’univers des possibles en la matière, mais aussi à une extraordinaire prudence, vigilance et modération.

Ouvrir le champ de la création et des échanges qui y sont liés
À « nouveau monde », nouveaux concepts et moyens, mais aussi nouvelles missions. Parmi ces missions que la dématérialisation numérique favorise, et que les politiques comme les entreprises et tous les acteurs de la société civile doivent assumer, figure au premier rang celle d’ouvrir le plus largement possible le champ de la création et des échanges. En effet, cela ne peut que démultiplier les opportunités économiques tout en accroissant le patrimoine social et culturel de la société dans son ensemble. Il faut donc être sans crainte ni frilosité face à un tel processus et tout faire, au contraire, pour y contribuer par des mesures de facilitation et d’encouragement, quels que soient les arguments budgétaires.
Corollaire inséparable de la facilitation politique : une éducation adaptée à tous les âges et tous les cursus, bénéficiant de moyens ad hoc et du soutien sans faille des acteurs économiques et sociaux. En s’éloignant des logiques répressives de criminalisation et de « riposte », il est devenu indispensable d’éduquer chacun aux opportunités et aux limites nouvelles, aux avantages et aux inconvénients différents du monde numérique. Par exemple, si l’on souhaite que la « piraterie » cesse, il est décisif que la démarche concernée devienne inutile et culturellement critiquable. Pour que son adepte envisage de l’abandonner, il faut que ses pairs lui en fassent grief, tandis qu’il ne peut être que stimulé par une transgression de la loi perçue comme défi à une société inéquitable. De fait, le véritable défi en la matière, c’est d’abord celui d’une éducation pertinente, capable de se situer au plus près du nouveau réel.
L’évolution contemporaine de la dématérialisation numérique et de l’économie de la création creuse un peu plus le fossé entre la société civile (des « auteurs » et « créateurs », en particulier), le politique et les industries concernées. Mais cet éloignement est un luxe au prix social, économique et culturel considérable. Il est donc temps de mobiliser les efforts et moyens de tous pour contribuer à une réévaluation durable des conditions d’accès aux œuvres et d’échange de ces œuvres, expressions et contenus culturels, scientifiques, informatifs, en coordination étroite avec les acteurs de l’éducation et de la recherche.


(1) Entre les différents publics (élargissement des accès aux savoirs et aux œuvres), mais aussi entre créateurs et détenteurs de droits, entre pays dit « développés », « émergents » et « les moins avancés ».


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