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Date :  2009-05-18
Language :  French
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Déforestation

Déforestation

Author :  Bernard Duterme


Aujourd’hui, les forêts naturelles couvrent encore un quart des terres émergées du globe (CIRAD, 2008) et remplissent toujours de multiples fonctions, tant écologiques qu’économiques, sociales et culturelles [1]. Malgré ces fonctions de première importance, le déboisement « se poursuit au rythme alarmant d’environ 13 millions d’hectares par an » [2] et la perte nette estimée, après régénération et nouvelles plantations, est de 8 millions d’hectares par an, soit 220 km² par jour… Depuis 1990, le Brésil a ainsi perdu 50 millions d’hectares de forêts, plus de 10% de son couvert total. Les deux autres grands bassins forestiers tropicaux – la zone Malaisie/Indonésie et l’Afrique centrale – ne sont pas en reste. Le Soudan, la Birmanie, la Zambie, la Tanzanie, le Nigeria, la République démocratique du Congo, le Zimbabwe et le Venezuela figurent, derrière le Brésil et l’Indonésie, parmi les dix pays dont la diminution nette annuelle du couvert forestier est la plus importante.

Les causes multiples de la déforestation

Désormais considérée partout comme un « sujet de préoccupation majeur », la mise au jour de ses logiques et le dévoilement de ses gagnants et perdants sont devenus l’enjeu politique de nombre d’études et de rapports, prises de position et luttes d’influence. Pour autant, une idée fausse semble en perte de vitesse : celle, malthusienne, qui attribue exclusivement au fléau de la pression démographique le recul des espaces vierges [3]. Une autre idée reçue est à nuancer d’emblée : celle qui confond déboisement et extraction industrielle des « bois précieux ». La coupe pour l’exportation vers le Nord de grumes d’Indonésie, d’Afrique centrale et d’ailleurs arrive en effet loin derrière ce moteur essentiel du déboisement qu’est l’agriculture [4]. L’expansion agricole serait ainsi responsable de plus de la moitié des destructions de forêts [5].
Le lien pauvreté-déforestation, assimilable à un cercle vicieux – le déboisement générant lui-même une série de conséquences dramatiques pour les populations locales –, est modulé par des facteurs contextuels, plus ou moins opérants selon les régions. Prendre ces facteurs en considération, c’est admettre que « l’action de développement durable doit se concentrer sur l’évolution économique des populations, sur la réduction des situations de pauvreté et de vulnérabilité », plutôt que sur des « solutions d’ordre strictement écologique » [6].
Par ailleurs, le secteur de l’agro-industrie, particulièrement florissant en Amérique latine et en Asie du Sud-Est et alimentant depuis plusieurs décennies le marché mondial en maïs et soja pour l’élevage européen, en viande pour les fast-foods nord-américains, en huile de palme pour l’industrie alimentaire et cosmétique, en pâte de bois et en cellulose pour la fabrication du papier, etc., connaît une expansion aujourd’hui soutenue par la montée en puissance de la demande en agrocarburants, dérivés eux-mêmes, dans leurs différentes formes, de la plupart de ces cultures intensives. Les effets du mode de production dominant de ce secteur ouvrent sur de sérieuses impasses qui débordent la problématique de la déforestation, pour embrasser notamment celle de la sécurité alimentaire, relancée en 2007 à l’occasion d’une forte hausse des prix agricoles provoquée par la demande accrue des économies émergentes, la faiblesse des stocks, l’envolée de la production des agrocarburants [7] et la flambée des prix du pétrole, le tout exacerbé par la spéculation.
Sur le plan de l’impact environnemental, la plupart des études – militantes ou académiques, officielles ou non officielles – convergent dans leurs grandes lignes : l’agro-industrie et ce que le Centre de recherche forestière internationale (CIFOR) appelle avec pertinence le « fast wood », participent à la dégradation accélérée du milieu ambiant et à l’érosion de la biodiversité. Le World Rainforest Movement, principale coalition mondiale d’organisations contre la déforestation, parle à juste titre de la création de « déserts verts » à propos de l’extension de ce type de production à haute rentabilité.
D’autres causes directes ou indirectes ne peuvent être sous-estimées. Parmi elles : l’usage non durable des forêts, qui renvoie, pour les régions tropicales, tantôt à la récolte de bois de feu par les habitants locaux, tantôt à l’exploitation et au commerce national et international de bois rond industriel. Mais encore : des phénomènes globaux comme l’urbanisation et la construction d’infrastructures, des intrusions et des impacts plus précis et dévastateurs liés à la prospection et aux exploitations minières et pétrolières, à la construction de grands barrages, à l’établissement d’implantations touristiques, à l’élevage industriel de crevettes dans les mangroves…

Déforestation et changements climatiques

Depuis le début des années 2000, bien qu’elles aient été longtemps sous-estimées, voire ignorées ou contredites, les estimations convergent enfin : la déforestation, à son rythme actuel, est responsable de 20 à 25% des émissions mondiales de gaz à effet de serre, principales causes du réchauffement de la planète. La destruction de la forêt tropicale provoque chaque année plus de rejets que l’ensemble du secteur mondial des transports. Bref, la préservation des forêts apparaît aujourd’hui essentielle à l’efficacité des efforts globaux entrepris pour atténuer les changements climatiques. D’autant plus depuis que le rapport Stern est venu souligner en 2006 que les initiatives de réduction de la déforestation étaient dans l’ensemble moins coûteuses que celles déployées dans d’autres secteurs [8]. Mais l’apparent consensus dans la mobilisation mondiale pour atténuer le réchauffement climatique en préservant les forêts recèle contradictions et intérêts antagoniques, quand il n’aggrave pas le problème.

Solutions politiques locales, nationales ou mondiales ?

Le principal défi à relever se situe sans doute moins dans la formulation technique de ce en quoi devrait consister une gestion « durable » des forêts que dans la désignation des espaces réels de souveraineté. Dans ce débat, une première ligne de fracture oppose les tenants d’une privatisation des forêts aux défenseurs d’une gestion publique qui serait seule à même d’organiser l’accès aux richesses forestières en privilégiant l’intérêt national. Un deuxième clivage distingue les niveaux de pouvoir : régime international, souveraineté nationale ou gestion communautaire ? « Les forêts ne sont pas considérées comme des biens publics mondiaux alors qu’elles fournissent plusieurs de ces biens publics comme le maintien de la biodiversité ou l’atténuation des changements climatiques », regrette le CIRAD. Cependant, malgré les réformes des codes forestiers nationaux et les réglementations environnementales engagées ces dernières années, souvent à l’instigation des grands bailleurs internationaux, les politiques de plusieurs Etats « tropicaux » restent sous le feu des critiques des défenseurs de la nature et des mouvements populaires locaux. En particulier, les politiques forestières du Brésil qui, en dépit des mesures draconiennes prises par le gouvernement Lula [9], continuent à donner priorité aux appétits du secteur agroindustriel, grand pourvoyeur de devises. A l’opposé, les associations de lutte contre la déforestation trouvent de nouvelles raisons d’appuyer l’idée d’une transmission de la propriété des forêts des Etats vers les communautés locales, « les hommes qui vivent de la forêt étant ceux qui la font vivre ». C’est dans cet esprit que s’inscrivent les douze principes de l’« Initiative de Mumbai – Porto Alegre pour les forêts », lancée en 2004 et 2005 par une convergence d’organisations sociales de tous les continents.
Il n’y a pas de solution simple pour simultanément i) lutter contre la pauvreté qui entretient un cercle vicieux avec la déforestation, et ii) brider les intérêts des industries d’exportation et le consumérisme des pays riches. La démarche implique « un ensemble de politiques locales et globales qui doivent par ailleurs être cohérentes entre elles […] » [10]. De multiples études indiquent que la productivité des forêts gérées durablement suffirait largement à couvrir l’ensemble des besoins planétaires. A condition bien sûr d’oser mettre en cause les structures actuelles du commerce mondial, ses modes de production et les modèles de consommation qu’il alimente. La lutte contre la déforestation n’a de sens que couplée aux défis de la crise alimentaire, des changements climatiques, des impasses énergétiques et des inégalités dans le monde.



Notes :

[1] Sans elles, les sécheresses et les inondations s’amplifient, les terrains s’érodent, le climat se réchauffe, les espèces végétales et animales disparaissent. Selon l’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture (FAO, 2008) les forêts hébergeraient quelque 350 millions de personnes dans le monde. Non seulement les produits forestiers fournissent des protéines, des matières grasses, des vitamines et des minéraux que ne contiennent pas la plupart des aliments de base, mais ils permettent aussi de combattre la faim lorsque la sécheresse, les inondations, les ravageurs ou les maladies déciment les cultures. Au-delà, l’importance du secteur forestier dans l’économie et le commerce international (330 milliards de dollars, près de 4% des échanges de l’ensemble des matières premières, 14 millions d’emplois…) est une réalité bien établie.
[2] FAO, Situation des forêts du monde 2007, Rome.
[3] Conception figée, édénique et désanthropisée de la biodiversité.
[4] L’agriculture sous toutes ses formes : agriculture vivrière bien sûr, mais surtout agro-industrie d’exportation
[5] Delacote Ph. (2008), « La pauvreté, terreau de la déforestation », Alternatives économiques, n°265, FAO (2007), Situation des forêts du monde 2007, Rome.
[6] Rossi G. et André V. (2006), « La biodiversité : questions de perspectives », Annales de géographie, vol. 115, n°651.
[7] En mai 2008, le numéro deux du Fonds monétaire international (FMI), John Lipsky, estimait que « le développement des agro-carburants » était « responsable de 70% de la hausse des prix du maïs et de 40% de celle des graines de soja » (Le Soir, 9 mai 2008). En juillet 2008, un nouveau rapport de la Banque mondiale calculait que « le développement des agro-carburants avait provoqué une hausse des prix alimentaires de 75% depuis 2002 » (The Guardian, 5 juillet 2008).
[8] Rappelons ici que l’idée débattue fin 2007 lors du Sommet mondial de Bali sur le climat, pour donner suite au Protocole de Kyoto au-delà de 2013, consiste à ajouter au mécanisme de développement propre, permettant aux pays développés de « réduire leurs émissions » en finançant des projets de reforestation dans les pays du Sud (prévu dans le Protocole de Kyoto - établi par les Nations unies en 1998 et entré en vigueur en 2005) des dispositifs récompensant les Etats qui luttent contre la déforestation. Au-delà des problèmes de faisabilité, il est à craindre que ces mesures n’exonèrent à moindres frais les pays du Nord de leurs responsabilités et n’avantagent plus les entreprises forestières, leurs plantations et leurs consultants que les forêts tropicales elles-mêmes et leurs habitants.
[9] Interdiction d’abattage dans certaines zones, conditionnalité environnementale au crédit public…
[10] Delacotte Ph. (2008).




(Cet article est issu d’un article plus long du même auteur « Déforestation : à qui profite le désastre ? » disponible à l’adresse suivante : http://www.cetri.be/spip.php?article847&lang=fr et paru dans la revue Alternatives Sud, « Déforestation. Causes, acteurs et enjeux », volume XV 2008/3.)


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