Ref. :  000026111
Date :  2006-09-28
Language :  French
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Compte-rendu de la table ronde n°6 : "La dynamique européenne de la diversité culturelle"

"La dynamique européenne de la diversité culturelle"

(29 septembre 2006, thème de l’après-midi : "La dynamique européenne et mondiale de la diversité culturelle" )

Author :  Julia Guimier


L’objectif de cette dernière table ronde des Rencontres Interrégionales de Lyon était de penser les liens entre la dynamique internationale de la diversité culturelle (telle qu’elle est promue par l’UNESCO) et la construction régionale particulière qu’est l’Union européenne, notamment à travers l’examen des modalités d’émergence d’une culture commune européenne. Les interventions se sont principalement articulées autour des questions suivantes : à quoi faisons-nous référence quand nous parlons de "diversité culturelle" en Europe ? Comment rendre la devise européenne "Unie dans la diversité" effective afin que l’UE devienne autre chose qu’un simple "groupement d’intérêt économique" ? Quel contenu donner à une culture commune qui n’existe pas encore et à une identité qui est toujours déjà autre (nationale, mais surtout régionale) avant d’être européenne?

Cultures européennes et absence de politique culturelle commune

Comme l’a rappelé d’emblée la modératrice Catherine Lalumière, Présidente de la Maison de l’Europe de Paris et du Relais Culture Europe, s’il y a une dynamique européenne de la diversité culturelle en Europe, c’est bien avant tout celle, millénaire, qui a fait de cette région du monde, un "carrefour" des cultures. Tandis que Jean-Claude Berutti déplorait le danger représenté par la construction européenne pour la diversité culturelle européenne, notamment dans le domaine des arts vivants (table 4), l’ex-députée au Parlement européen et directrice de recherche au CNRS Geneviève Fraisse considère au contraire que la diversité linguistique européenne est sans doute la diversité héritée la mieux préservée et la plus vivante au sein de l’UE aujourd’hui.

Est-ce à dire pour autant que la diversité culturelle héritée des États membres a donné naissance, avec l’UE, à une politique culturelle commune de la diversité culturelle ? Pour G. Fraisse, pas plus qu’il n’y a d’ "Europe de la culture", il n’y a de politique culturelle commune, car la culture en Europe est une affaire nationale et non pas communautaire. À titre d’exemple, elle nous rappelle que non seulement la diversité culturelle et sa promotion ne font pas l’unanimité à l’intérieur de l’UE mais encore, ce sont les États membres, et non pas les instances communautaires, qui sont les acteurs juridiques du processus d’adoption et de ratification de la Convention Unesco.

En amont du politique, la pratique de la diversité culturelle en Europe : l’exemple des réseaux culturels

L’intervention de la Secrétaire générale du réseau culturel Informal European Theatre Meetings (IETM), Mary-Ann de Vlieg, a apporté un contrepoint intéressant à celle de G. Fraisse : l’absence de politique culturelle européenne n’est pas synonyme d’absence de pratique proprement européenne de la culture. En effet, d’après elle, il existe bien aujourd’hui une "européanité" (European-ness) de la culture, une manière "européenne" de pratiquer la culture qui implique la diversité culturelle à travers une certaine "mentalité" de la coopération culturelle. Cette dernière, c’est celle du réseau, et notamment celle qui s’est expérimentée, par exemple, au sein du de l’IETM, né en Europe en 1981 et regroupant aujourd’hui environ 400 organisations culturelles et artistiques de par le monde. L’IETM fédère organisations et artistes qui placent au cœur de leur démarche l’échange de pratiques, la co-création et coproduction d’œuvres.

En utilisant le terme d' "européanité", cette intervenante a posé la question des fondements (politiques, géographiques, culturels, sociaux, etc.) de l’identité : l’européanité dont G. Fraisse a souligné l’absence, recouvre-t-elle en effet la même réalité que celle que M.-A. de Vlieg décrit ? Pour cette dernière, l’européanité de la culture des réseaux n’est pas fondée sur la notion de partage d’une histoire, d’une géographie ou d’une politique communes, mais plutôt sur une pratique de la culture, à la fois participative et intégrante qui, d’une part, ne serait pas forcément partagée par les professionnels et les artistes d’autres régions du monde et, d’autre part, reflèterait les préférences politiques de l’Europe.

Biserka Cjveticanin, directrice de Culturelink (réseau des réseaux de la recherche et de la coopération pour le développement culturel), présente quant à elle le réseau comme un cadre de production culturelle et artistique particulièrement adapté aux mutations contemporaines du monde et à travers lequel les individus et la société civile (de l’UE notamment) participent au débat sur la définition de la diversité culturelle elle-même. Avec l’évolution des technologies, de nouvelles formes de mobilité et de circulation ont émergé, favorisant non seulement une "communication internationale" des individus et des communautés, mais aussi la rencontre, la confrontation et l’évolution des cultures. Ces dynamiques nécessiteraient des approches nouvelles de la diversité culturelle comme fondement de la communication interculturelle. Pour B. Cjveticanin, les réseaux, caractérisés par l’horizontalité (structure non hiérarchique), la flexibilité et l’ouverture participent de ces nouvelles approches en ce qu’ils favorisent des modes d’échange et de participation interactifs propices à un dialogue dans lequel, tout en gardant leurs spécificités, les cultures se nourrissent les unes des autres et se réinventent en permanence.

Construire une politique européenne de la culture et de la diversité culturelle : quelques pistes

Les intervenants à cette table ronde ont livré des réflexions importantes sur les modalités de dynamisation du projet politique européen par la culture : une culture "transcendante" aux cultures nationales et régionales.

Rechercher les véritables acteurs de la diversité culturelle et mettre en place des moyens de financement adaptés

Pour Jean Digne, Président du Musée de Montparnasse et ancien directeur de l’AFAA, encourager la diversité culturelle en Europe c’est aller chercher ceux qu’il désigne comme les "marginaux", les "petits", les "indépendants" ; ceux dont viennent justement les projets et les idées qui témoignent véritablement de la diversité culturelle. Il s’agit de promouvoir des créations et des projets qui ne s’inscrivent pas forcément dans des logiques formelles et auxquels on fermerait les portes sous prétexte qu’ils ne "rentreraient pas dans les cases" des dispositifs européens. Ainsi, la politique culturelle européenne doit être à même d’une part, d’encourager la diversité des logiques, des approches, des territoires et, d’autre part, d’éviter de tomber dans le piège de la codification ou de l’uniformisation.

Par ailleurs, les interventions de la table ronde 4, notamment, avaient déjà mis en exergue l’inadaptation du dispositif communautaire à une véritable promotion de la diversité culturelle : A.-M. Autissier donnait la priorité à une meilleure valorisation des ressources humaines, sur l’édification des grands équipements culturels ; J.-C. Berutti dénonçait, quant à lui, la rigidité et le formatage des dossiers de demande de subvention consacrés aux projets culturels. Pour G. Fraisse, si l’UE devait soutenir une politique culturelle européenne, ce devrait être à travers les fonds structurels avant tout. L’ "échec dans la réussite" qu’a été le programme de la Commission européenne dédié à la coopération culturelle, Culture 2000, montre, d’après elle, combien le manque de moyens financiers pérennes est préjudiciable aux projets œuvrant pour la promotion des expressions culturelles dans leur diversité.

Distinction entre "culture" et "civilisation", irréductibilité des cultures : des repères pour une refondation des politiques culturelles

En conclusion de ces Rencontres, le philosophe Wolfgang Kaempfer a proposé un examen attentif du concept de culture lui-même. Ainsi, il nous met au défi d’oublier, comme le fait le texte même de la Convention Unesco sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles, la distinction entre civilisation et culture. Ce n’est pas sur leur rapport à la barbarie que culture et civilisation s’opposent, mais sur leur processus même. En effet, les cultures sont des processus pluriels, basés sur les us et coutumes. Elles offrent un rapport symbolique au monde et aux choses et ne peuvent être rationalisées. Le processus de civilisation lui, basé sur des lois, est toujours au singulier, s’imposant de la même manière à tous. Au monde et aux choses, il n’offre pas un "sens" mais une codification, une rationalisation avec pour conséquences : la croissance illimitée de la production économique et du pouvoir, la création d’un espace et d’un temps en correspondance, l’uniformisation et l’homogénéisation du monde, et enfin, la libéralisation des hommes de l’histoire, du passé, et de leur nature biologique même. Dès lors, c’est une autre "diversité" qui est menacée : celle des cultures elles-mêmes. Or, si par essence, les cultures sont plurielles, si elles sont irréductibles les unes aux autres, tout processus volontariste de construction politique ne risque-t-il pas de commettre une erreur lourde de conséquences s’il ignore l’incommensurabilité de chaque culture qui s’exprime au sein des régions européennes ? À partir du témoignage de W. Kaempfer, nous risquons cette question : parce que l’UE se construit sur des territoires ayant leur propre histoire, et parce que le citoyen "européen" s’identifie toujours déjà, en amont, par d’autres cultures, peut-être l’UE doit-elle faire de la conscience de sa diversité culturelle intrinsèque ce contenu culturel européen ?


En se penchant sur la dynamique "européenne" de la diversité culturelle, les intervenants à cette ultime séance ont permis de mieux mesurer qu’au cœur du débat sur la diversité culturelle et de la construction européenne (autrement dit, de tout projet politique et économique d’intégration régionale), repose la réflexion sur les liens entre culture et territoire, identité et appartenance, culture et civilisation. Enfin, cette table ronde s’est conclue sur une question propice à de nouveaux débats et sur laquelle G. Fraisse et C. Lalumière ont laissé entendre leur désaccord : — la culture (européenne) doit-elle être le lieu de l’apprentissage de la citoyenneté (européenne) ?



Notes :

(1) Texte de l'intervention de Mary-Ann de Vlieg : “Arts networks and "Europeanness"

(2) Texte de l'intervention de Biserka Cvjeticanin : “La dynamique européenne et mondiale de la diversité culturelle: un enjeu de la communication interculturelle

(3) Texte de l'intervention de Wolfgang Kaempfer : “Culture et civilisation


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