Ref. :  000002309
Date :  2000-03-21
Language :  French
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Dématérialisation de l’argent, déresponsabilisation du sujet politique


I. Introduction :

Pour bien mesurer l'enjeu présent de la dématérialisation multiforme de l'argent et le couple qu'elle forme avec la déresponsabilisation du sujet politique, il faut en revenir à la distinction opérée par Aristote au Livre I (chap. 9) de La Politique entre “l'art d'acquérir” qui relève de l'administration familiale — cette véritable richesse qui n'est qu'un moyen — et celui dont le but même est de faire fortune, d'accroître son argent de manière illimitée — soit ce qu'il nomme “chrématistique” : “Le véritable art d'acquérir et la richesse naturelle sont deux choses différentes. Le vrai art d'acquérir relève de la gestion domestique ; le commerce, au contraire, est l'art de créer de la fortune, non pas par n'importe quel moyen, mais en échangeant des biens. Et c'est l'argent qu'elle semble avoir en vue. Car la monnaie est le fondement et le but de l'échange, si bien que la richesse qui provient de cette forme de l'art d'acquérir est théoriquement sans limite. De même, la médecine poursuit sans limite la guérison et chaque art cherche à atteindre sans aucune limite la fin qui est la sienne, car ils veulent tous y parvenir le mieux possible ; mais les moyens pour atteindre le but ne sont pas illimités, puisque ce but constitue toujours une limite : de même, pour cet art d'acquérir, il n'y a pas de limite à sa fin, et cette fin est la richesse mercantile et l'acquisition de la fortune.”
Ce concept, développé il y a plus de 2300 ans n'a, en vérité, pas pris une ride. C'est, d'un côté, qu'il y a toujours eu, depuis qu'il y a de l'argent, deux façons d'en user : soit comme d'un moyen (pour faire vivre sa propre famille et faire progresser la Cité), soit comme d'une fin en soi (désir illimité d'argent et de tout ce qu'il autorise, amour de l'argent pour lui-même). Mais, d'un autre côté, ce concept est très éclairant pour lire le phénomène contemporain à l'œuvre sous nos yeux.

II. Les hommes du Centre face à la dématérialisation :

Le sujet politique du Centre vit sereinement dématérialisation et déresponsabilisation, et même : il s'en accommode fort bien. En effet, ce mouvement va dans le sens de ses intérêts, qu’il soit homme politique, homme d’affaires ou citoyen aisé.

2.1. Dématérialisation de la Bourse :
C’est dans ce domaine, pionnier au début des années 80, que l’on est allé le plus loin. Rappelons la situation antérieure : jusqu’à la fin des années 70, les titres (actions et obligations) étaient matérialisés par du papier, contrepartie des fonds investis, et, pour beaucoup, étaient “ au porteur ”, ce qui désigne bien l’importance de cette translation soutenue par un corps (on portait sa créance, on la donnait à voir et à reconnaître)... On s’affirmait comme sujet sur des marchés boursiers en mobilisant des fonds (propres ou dette) en échange de positions en capital indiscutables : tout cela mettait du temps à être exécuté et du temps à être modifié. Ce qui caractérisait ces marchés financiers et boursiers, c’était une certaine “ matérialité ” et aussi une certaine stabilité : nous éprouvons quelques difficultés à nous le rappeler, dans le contexte “ d’instabilité ” et de “ volatilité ” qui est celui où nous avons appris à vivre depuis. La réciproque de cette matérialité, c’était que chacun même quand l’anonymat était préservé – pouvait être identifié, comme investisseur ou comme cible, comme prêteur ou comme débiteur. Il y avait des sujets, même dans le secret le plus absolu, et des sujets dont on pouvait rechercher la responsabilité, s’ils avaient failli à leur mission ou à leurs engagements...
Or, tout cela a changé : les titres ont été “ dématérialisés ”, leur apparence physique sous la forme de riches papiers a été mise en cause, et l’on a basculé, très rapidement, vers une pure inscription en compte désormais électronique. Des assignats de la Révolution et des emprunts russes d’avant 1917, des titres mythiques de Panama et de Suez, on s’est transporté vers une simple écriture “ en partie double ” sur des logiciels informatiques. Le symbolique a en pris un coup dans la figure, mais cela n’a nullement entravé l’euphorie des boursiers, au contraire les échanges en ont été considérablement stimulés. Ces bouts de papier antiques étaient des empêcheurs de spéculer en rond. Leur destruction ne pouvait que donner du tonus à des marchés qui en avaient bien besoin, englués qu’ils étaient alors dans une “ crise ” multiforme dont on ne voyait pas le terme.
Une nouvelle étape a été franchie avec l’accroissement très rapide des transmissions, de la circulation des informations et des ordres, avec la possibilité ouverte par les nouvelles technologies de l’information et de la communication (les « NTIC ») d’effectuer des transferts de fonds ou de titres dans des délais infimes. La conjonction de la dématérialisation avec une (possibilité de) circulation quasi instantanée des créances et des dettes a défini un paysage entièrement nouveau. On s’est réveillé dans un monde différent, où c’est la “ rotation des actifs ” - sa vitesse qui règle elle-même la danse, tandis que les sujets – créanciers ou débiteurs paraissent s’être absentés de la scène. Certes, on parle beaucoup de ces fonds d'investissement qui mèneraient la danse, qui à eux seuls feraient le marché en volume d’affaires et en tendance. On parle de ces intervenants majeurs qui font et défont les fortunes de la “ nouvelle économie ” aux biotechnologies mais c’est pour mieux souligner qu’ils ne sont pas de chair et qu’ils ne sauraient être responsables.
Dans ce régime dit “ libéral ” de la dématérialisation et de l’absence de responsabilité, dans un premier temps, chacun fait ce qui lui plaît, nul n’a de contraintes, puis, les faibles, les moins bien armés sont écrasés au premier “ revers de marché ”, tandis que les puissants tirent toujours leur épingle du jeu. Je crois que ce régime puisqu’il faut bien l’appeler ainsi ce régime de l’absence de contraintes formelles, de l’absence de limites temporelles (toute transaction est possible en un temps infinitésimal, et avec des moyens de contrôle des plus modestes), ce régime, donc, doit être rapproché de ce régime de l’accommodement que Platon dénonce vertement dans cette forme pervertie de la démocratie qui n’est autre que la démagogie: “ Dans cette cité-là, on n’est nullement contraint de diriger, même si on est apte à le faire, ni non plus d’être dirigé, si on ne le veut pas, ni de faire la guerre quand les autres la font, ni d’être en paix quand les autres y sont, si soi-même on ne désire pas la paix (...) Voilà donc les caractères de la démocratie : régime délicieux, sans vraie direction et bariolé, distribuant une certaine forme d’égalité, de façon identique, à ceux qui sont égaux et à ceux qui ne le sont pas. ”(1)
En vérité, cette dématérialisation financière à laquelle nous assistons depuis vingt ans correspond de manière assez étonnante à cette critique. D’un côté, en effet, elle pourrait revendiquer une certaine “ démocratisation ”, puisqu’elle a facilité l’accès d’un grand nombre aux marchés et à leurs beautés. D’un autre côté, elle est bien productrice d’une fausse égalité : car si les puissants jouent à plein de toutes les facilités que leur ouvre cette dématérialisation-elle est toujours pour eux profitable sur le long terme, même s’ils ne sont pas exemptés de pouvoir “ perdre ” sur le court terme, en revanche, les modestes sont à peu près assurés de perdre sur le long terme, même si les apparences semblent leur sourire à brève échéance...
La vérité, c’est que la dématérialisation, dans son mouvement irrésistible, balaye les règles qui rendaient “ le marché ” fréquentable, vivable pour les petits débiteurs et créanciers. Moins il y a de barrières physiques dans la circulation de la monnaie et des titres, moins les lois et règlements concernant leurs mouvements peuvent être appliqués. Le contrôle des changes devient une utopie, et celui de l’argent sale également. Les créances sont de moins en moins “ certaines ”au sens juridique, et les dettes paraissent toujours moins légitimes. Il devient de plus en plus aisé de les répudier, surtout si l’on est riche et puissant. Les dettes et les créances prennent ainsi une valeur très relative, qui ne dépend plus d’un étalon, d’une convention fixée et reconnue, mais des circonstances dans lesquelles elles sont évaluées. Simultanément, les entreprises se vendent à des prix qui ne sont plus reliés à une performance économique réelle, historique, mais à une forme de rêverie sur ce que pourraient être leurs revenus et leurs profits futurs. Là où on avait des valeurs correspondant à des ratios de 10 ou 12 fois les bénéfices réels, on peut aujourd’hui avoir 500 fois les bénéfices futurs estimés ; là où on valorisait péniblement à une année de chiffre d’affaires, on peut avoir 10 ou 20 années de revenus...

2.2. Volatilisation de la Dette publique :
Ce phénomène n’est nullement limité aux marchés boursiers, on le retrouve dans tous les “ compartiments ” de la vie économique et financière des Etats, des “ personnes morales ” et des “ personnes physiques ”. Pour prendre deux des maillons extrêmes de la chaîne, rappelons brièvement ce qu’il en est advenu du rapport des Etats et des particuliers à leurs instruments de financement en général, et à leurs dettes, en particulier.
Le début des Années 1980 a vu l’explosion de ce que l’on nomma “ crise de la Dette ”, c’est-à-dire essentiellement la dette extérieure de la plupart des pays d’Amérique Latine, d’Afrique et des ex-Pays de l’Est. A ce moment-là, entre 1980 et 1985, on prenait tout à fait au sérieux cette situation, et ses possibles effets délétères, voire dévastateurs, sur le système économique international, sur la stabilité des Etats concernés et sur la situation matérielle de leurs populations. Une dette est alors une dette, pour les créanciers comme pour les débiteurs, et on s’arrache les cheveux pour savoir qu’en faire : depuis son maintien sans concession jusqu’à sa “ restructuration ” (où l’on en modifie sensiblement le contenu et les caractéristiques) en passant par son “ rééchelonnement ” (on aménage son échéancier de remboursement à de nouvelles conditions financières) – et l’on n’envisage son annulation que dans des cas de pauvreté extrême (cas du Soudan ou du Bhoutan...), et encore après de nombreuses années de tergiversation. Je fais ici un raccourci intenable, mais par lequel je veux marquer qu’une véritable césure s’est introduite dans le rapport aux masses considérables d’argent que manient les grands acteurs publics que sont les Etats. En effet, depuis ces crises à répétition qui ont été surmontées tant bien que mal, tout le monde, responsables politiques, de l’administration, des banques, des institutions internationales, journalistes, citoyens... - semble s’être accommodé à l’idée qu’une dette, fût-elle chiffrable en milliards de dollars, ce n’est ni si sérieux ni si grave que ça, et que, finalement, ça peut se rayer d’un trait de plume sur un livre de compte ou d’un clic de souris sur un ordinateur. Ce raccourci que je fais là, et sur lequel je suis prêt à rendre des comptes, sera sans nul doute critiqué vertement par certains sociologues et économistes, mais je maintiens que quelque chose a changé en peu de temps, dix ou quinze ans, dans la perception collective de ce que représentent les masses d’argent souscrites par les Etats et les collectivités, de la valeur de ces engagements, de leur matérialité et de leur incidence (morale, politique, symbolique...) pour les acteurs ou les “agents économiques” qu’elles concernent. Le traitement international des dettes (les “ rescue packages ” du FMI, des Clubs de Paris et de Londres...), la globalisation des marchés financiers et le développement multiforme d’une économie d’endettement qui a accompagné sinon porté avec un succès évident la croissance de la dernière décennie, tous ces phénomènes mutuellement liés ont familiarisé le citoyen comme le responsable économique ou politique avec le sentiment que la dette publique (celle des autres ou de sa propre Cité) n’était pas une affaire vraiment si sérieuse, ne méritait pas toute l’attention qu’on lui accordait naguère, finalement qu’il était possible de s’en désintéresser.

2.3. Aristote et les cartes de crédit :
On note aussi un phénomène analogue avec le développement extraordinaire, à destination des particuliers, des cartes de paiement et de crédit des banques et des grandes institutions marchandes. Chacun sait que la diffusion de ces moyens de paiement électroniques, si elle stimule le commerce de manière positive pour les producteurs et les négociants, engendre aussi un certain nombre d'effets pervers qui rendent ambigu le résultat global de l'opération pour la société. De ces effets, le plus évident est un surendettement des “particuliers”, des “ménages” qui hésitent de moins en moins à sortir la carte VW de leur portefeuille pour se payer un ordinateur familial, puis la carte XY pour le voyage aux Canaries — et ce, sans se soucier de connaître l'état présent et prévisionnel de leurs encaisses. Mais le plus inquiétant me semble moins ce surendettement généralisé que ce qui le motive, le développe et le pérennise, à savoir la négation de toute mesure, de cette mesure des besoins qui est la justification même de la monnaie telle que la définit Aristote au Livre V de l'Ethique à Nicomaque: “La monnaie est soumise aux mêmes fluctuations que les autres marchandises (car elle n'a pas toujours un égal pouvoir d'achat) ; elle tend toutefois à une plus grande stabilité. De là vient que toutes les marchandises doivent être préalablement estimées en argent, car de cette façon il y aura toujours possibilité d'échange, et par suite communauté d'intérêts entre les hommes. La monnaie, dès lors, jouant le rôle de mesure, rend les choses commensurables entre elles et les amène ainsi à l'égalité : car il ne saurait y avoir ni communauté d'intérêts sans échange, ni échange sans égalité, ni enfin égalité sans commensurabilité.”(2) Certes, les moyens de paiement électroniques ont bien cette vertu d'accroître encore la capacité de la monnaie à rendre les échanges possibles : dans une infinité de situations, la transaction recherchée n'aurait pas lieu sans la carte magique... Pourtant, cette facilité accrue a un revers fort problématique. La “commensurabilité” (la faculté de disposer d'une mesure commune) devient purement factice, et disparaît, dès lors que l'argent du paiement dont il est question n'est plus lui-même dans un rapport raisonnable et mesurable avec les revenus ou le patrimoine de celui qui utilise un tel moyen. Car, alors, la “communauté d'intérêts entre les hommes” qui par la mesure de l'argent liait vendeur et acquéreur pour leur bien commun et celui de la Cité, cette communauté perd sa positivité au détriment d'une mise en péril généralisé. Les uns vendent à tout prix, sans souci de la contrepartie réelle de l'argent qui leur est procuré ; les autres achètent dans le même esprit, en ignorant toute prudence, voire délibérément ; la méfiance s'instaure dans les relations intersociétales, l'instabilité s'étend ; enfin, l'équilibre des foyers et de la Cité se trouve menacé par les conséquences du surendettement et de l'insolvabilité des particuliers.

2.4. Une étrange équation :
Ceci étant posé, le problème n’est clairement pas de promouvoir une dénonciation morale de ce phénomène, dont chacun observe bien à quel point il est délétère. Il est seulement d’en comprendre les ressorts et d’en souligner les conséquences vraiment “ destructurantes ” pour ceux qu’il concerne et pour la collectivité dans laquelle ils sont insérés. En effet, ces mouvements individuels et collectifs contribuent à restaurer de l’état de nature et à détruire de la Polis, de la Cité. Ils laminent la communauté politique contemporaine, ses valeurs, ses repères, les relations entre ses membres. Chaque citoyen s’estimant fondé à ne plus suivre les règles de gestion prudente qui prévalaient naguère (quand la norme était de ne pas dépenser plus que ce que l'on gagnait...), la suspicion est de mise. Seule compte la préservation du patrimoine privé, quel qu’en soit le prix. Ce qui éloigne de la reconnaissance de l’intérêt général et de certaines exigences démocratiques élémentaires.

Ainsi se trouve-t-on confronté à une étrange équation, où :
dématérialisation de l’argent = déresponsabilisation politique = destructuration du sujet
Car c'est bien une telle équation qu'il s’agit pour nous de penser et de surmonter.
Mais, tout d'abord, qu'en pensent les pauvres ? — eux qui pourraient bien avoir sur la question un sentiment différent de ceux qui, riches ou moins riches, ont la faculté de mésuser de l'argent — par la dette et par la négligence de toute mesure — et, ainsi, d'ébranler la Cité ?

III. Exclus du Quart-Monde et pauvres du Bengladesh : l’attitude des hommes de la Périphérie

3.1. Négation du sujet :
Car, si les hommes du Centre s’accommodent fort bien, et d’autant plus que leur patrimoine et leur statut social sont élevés, de cette dématérialisation généralisée de l’argent qui a pour corollaire une déresponsabilisation politique, qu’en est-il chez les pauvres, chez les exclus, chez tous ceux qui possèdent peu ou rien, qui n’ont pour ainsi dire pas d’argent et une capacité d’endettement a priori nulle ?
Pour ceux-là, la dématérialisation n’est certes pas une fête, elle n’est pas cette aubaine qu’elle représente aux yeux des opulents.
Et d’abord, parce qu’ils n’y ont pas droit ! En effet, les pauvres n’ont pas accès aux cartes de crédit, aux virements et aux transferts immédiats de comptes internationaux, à la bourse ou aux achats en ligne sur l’Internet et leur téléphone mobile - car cet accès-là est réservé à ceux qui connaissent un certain niveau de prospérité. Ils n’ont pas droit à “ une inscription en compte ”, parce qu’ils n’en ont pas, et que personne ne souhaite leur en ouvrir.
Ensuite, parce que le fait de ne pas y avoir droit les éloigne chaque jour un peu plus des gens du Centre et de leurs conditions de vie. Le mouvement de dématérialisation retire en effet de nombreux points de contact entre “ riches et pauvres ”, il crée de la séparation entre “ connectés ” et “ débranchés ”, une séparation qui apparaît bien souvent forclusive. Grâce à ce mouvement, les inégalités se multiplient et s’accroissent dans tous les actes de la vie quotidienne : les achats et les ventes de biens et de services, les (tentatives de) communications(s), les recherches d’informations, les soins, etc.
Enfin, parce que cette dématérialisation favorise leur négation comme sujet. Tout se passe, en effet, comme si ce mouvement devait entraîner la dématérialisation du pauvre lui-même, comme si cela était un de ses buts non avouables.
Je propose d’illustrer cette évolution par deux situations qui mettent en évidence ses enjeux ainsi que des manières d'y répondre.

3.2. Le refus de la dématérialisation par l'homme du Quart-Monde occidental :
Qu’il s’agisse du clochard ne disposant plus d’aucune autre source de revenus que celle de la mendicité, ou du RMIste qui vient toucher en espèces sa “ paye ” au guichet de La Poste, des études sociologiques récentes ont analysé le rapport à l'argent de ceux qui sont en état de précarité financière.
Lamine Sagna s’est ainsi intéressé au comportement de ces pauvres qui viennent toucher leurs “revenus sociaux” ou émettre leurs paiements (électricité, téléphone, etc.) au guichet de La Poste. Il a pu constater que le temps requis pour les opérations afférentes excédait considérablement le temps imparti aux guichetiers pour les réaliser dans les documents des services centraux. Cela est imputable en bonne part à la demande de parole et de reconnaissance manifestée par le pauvre, qui n’accepte pas la standardisation et la banalisation des procédures. De même que plus on a d’argent, mieux on accepte sa fluidification, sa rotation accélérée ; de même, moins on a d’argent, plus on souhaite ralentir le processus, jusqu’à le figer au seuil du guichet. On le fait alors face à un interlocuteur crispé par la contradiction entre le respect de la règle gestionnaire et le “ respect humain ” qu’il doit à son client, et devant une file de gens exaspérés qui vont faire monter la pression... A l’opposé de toute dématérialisation, l’exclus fait au contraire “ corps avec son argent ”. Il le prend avec lui et sur lui, il l’empoche ou le plaque contre son corps, il restitue toute sa valeur à ce peu d'argent qui est le sien et qui lui permet de restaurer sa dignité.
Il ne se laisse pas emporter par cette logique dominante qui s’efforce d’imposer partout la dématérialisation (toujours moins d’"opérations manuelles ” ; toujours moins de temps à leur consacrer ; toujours plus de virtuel, de “ en ligne ”, etc.) — une logique qui n’hésiterait pas à nier son existence comme sujet. Il n’a de cesse de rematérialiser le modeste argent qu’il détient ou reçoit, de prendre à parti ses interlocuteurs face à sa dépossession, à son dépouillement et, lorsqu’il ne le fait pas, c’est lui qui est pris à partie pour sa lenteur, sa maladresse ou son épanchement verbal... C’est que la mise en scène héroïque de ce peu d’argent est souvent pour lui la seule occasion d’être enfin (ou encore ?) reconnu comme sujet. Au demeurant, belle illustration de la maxime freudienne – Wo es war, soll ich werden - traduite par Lacan : “ Là où ça était, là dois-je advenir. ” Là où je n’étais qu’un ça indistinct que l’on visait à néantiser un peu plus en lui retirant la possibilité même de faire des transactions, ici même je reviens pour affirmer une identité et un statut différents.
On retrouve par ailleurs une attitude semblable chez le sans-abri qui, se mettant en travers de leur chemin bien réglé et minuté, se présentant comme obstacle à leur objectif immédiat, contraint les passants indifférents à aller jusqu'au bout de leur logique, à lui passer sur le corps. Car le message qui leur est adressé ne dit rien de moins que cela : “Puisque vous me niez comme sujet, puisque vous déniez mon existence même par votre attitude, puisque vous ne me voyez ni ne m'entendez comme personne, puisque vous me réduisez à ne plus être qu’un corps, alors je vous mets devant vos responsabilités —, je vous dis : marchez et foulez, n'hésitez pas plus longtemps que vous ne feriez devant une fourmi.”
Dans les deux cas, le pauvre s'insurge avec les armes qui lui restent : la parole décalée, inquiétante, la lenteur, la culpabilité, l'obstacle — il fait obstacle à tout ce mouvement de la “société majoritaire” qui s'efforce de ne pas le voir, de le faire taire, de l'oublier, de le néantiser. Face au royaume du virtuel dans lequel évoluent avec aisance les riches, les normopathes, il oppose sa différence, son corps et l'existence d'un patrimoine qui tient en quelques pièces ou dans un portefeuille, mais un patrimoine qui est tellement réel, en dépit de sa modestie, qu'il fait corps avec son corps. Une lutte bien sûr inégale mais surtout une lutte fondamentalement politique, les questions adressées par la multiplication de telles situations étant bien sûr : quel genre de communauté politique se bâtit-là ? et quel genre de régime ? et pour quel genre de citoyens ?

3.3. Les emprunteuses de la Grameen Bank et la restauration du sujet :
Elles mettent en évidence que de petites dettes honorées scrupuleusement permettent de refaire du sujet, de rebâtir du lien, là où il était détruit. Là où les gens n'avaient plus rien, se trouvaient en totale déshérence et où leurs projets se trouvaient bloqués par l'absence de fonds de roulement et le refus des banques traditionnelles, là où ils en étaient réduits au statut de corps plaintifs en quête de dons, les prêts de la Grameen ont restauré du lien social. Une dette de quelques dollars crée les conditions pour lancer une boutique, une activité agricole, une micro-entreprise. Elle permet de financer les investissements, les achats, le matériel de départ, la campagne productive ou le stockage, puis de vivre pendant les délais ordinaires de commercialisation, en attendant les revenus de la nouvelle activité. Le fait même d’assurer le service de la dette ” va renforcer la dignité du débiteur — ou de la débitrice, plutôt, puisqu'à 94% il s'agit de femmes, réputées pour leur exactitude, et qui se font, comme on dit “ un point d'honneur ”, à rembourser dans les termes et selon l'agenda prévus.
Dans ce cas, la dette n'a rien de virtuel : elle trouve sa concrétisation immédiate dans des biens indispensables à celui qui la contracte pour assurer, progressivement, sa subsistance et son autonomie. Sa modestie même lui donne une humanité (comment dire ?) qui est à la mesure de celui qui s'engage à la supporter. C'est en devenant sujet de la dette que celui-ci parvient aussi à (re)devenir sujet politique, sujet dans sa communauté, sujet reconnu de ses pairs dans son village, puis reconnu au-delà (par exemple, lorsqu'il se transporte à la ville pour y effectuer des ventes ou de nouveaux achats). La dette concourt ici à rematérialiser les échanges entre les hommes, lesquels échanges se trouvaient précédemment réduits au troc, à la mendicité, à l'économie de cueillette ou à une “ assistance publique ” fonctionnant bien sûr à minima. Rematérialisant les échanges, elle va aussi favoriser l'émergence (le retour) des identités. C'est-à-dire que parmi tous ceux qui n'étaient que des pauvres indistincts, une foule sans nuances, un amalgame d’“ hommes sans qualités ”, vont surgir des individus qui reprennent une forme propre, un contour singulier grâce à une activité productive et/ou marchande. Grâce à la dette, ils vont pouvoir se détacher de l'indistinction propre à leur statut d'exclus, pour (re)devenir des sujets à part entière. Des sujets responsables, parce que responsabilisés d'abord par cette dette à honorer, puis par ceux (fournisseurs et clients) auxquels ils ont désormais nécessairement affaire, enfin, par cette communauté au sein de laquelle ils assument une place différente, ce qui leur donne certes des droits, mais, plus encore : des devoirs nouveaux. Et c'est cette dimension-là qui apparaît bien l'enjeu essentiel d'un tel processus : ce devoir initial qu'est la dette (cette obligation de la rembourser) va susciter une chaîne de devoirs qui vont, non seulement donner consistance et épaisseur au sujet qui la porte, mais encore produire du sujet autour de lui, grâce aux relations commerciales et non-commerciales ainsi générées. Ainsi, ceux qui vont travailler dans ou pour la micro-entreprise créée par un prêt de la Grameen, devenir ses clients ou ses fournisseurs, participer à des titres divers à son aventure, vont-ils aussi bénéficier eux-mêmes de cette production de sujet - la chaîne des devoirs tissant comme un maillage social inédit dans la communauté où elle advient.
Naturellement, il serait hors de propos de justifier ou de fonder systématiquement, à partir de cette expérience, une économie d'endettement local, comme s'il s'agissait d'une panacée applicable en tout lieu et situations. Les prêts de la Grameen ou des banques qui s'inscriront dans son sillage vertueux ne peuvent concerner tout le monde, soit toutes les familles d'un village ou d'une communauté aujourd'hui paupérisée. Mais, au-delà de la présentation médiatique de “ banque des pauvres ” (une présentation qui ne veut guère en savoir plus ?), ce qui apparaît vraiment intéressant dans cette démarche et “ doué de devenir ”, c'est précisément ce mouvement par lequel, en sortant les destinataires de l'économie d'usure à laquelle ils étaient voués (cette économie dont l'horizon se borne au lendemain, mais qui est en fait “ sans lendemain ”), et en les faisant rentrer dans une chaîne de devoirs normatifs et légitimes, il se révèle possible de forger de la responsabilité individuelle et collective, et partant, de restaurer du sujet politique.

Tout indique que la dématérialisation n'est que le dernier expédient que s'est trouvé la chrématistique. Celui qui permet de gagner encore plus d'argent, encore plus vite et à moindre effort et qui se situe résolument dans cet illimité stigmatisé par Aristote comme l'opposé de ce que doit être l'argent : une mesure ; mais aussi celui qui est facteur de trouble dans et pour la Cité, qui la met en péril précisément parce qu'il y introduit de la volatilité, de l'instabilité, de la précarité, en un mot : de la démesure. A rebours, tout porte à penser que des expériences comme celle de la Grameen, avec sa politique de petits prêts locaux, se situent du côté de la “vraie richesse”, cette richesse qui ne prend l'argent que comme un moyen : moyen d'aider les hommes à mener une existence digne, moyen d'être reconnu à part entière comme sujets, moyen de rebâtir du lien social là où il a disparu, moyen, enfin, d'aider la Cité à se structurer, à être plus forte économiquement et moralement, à développer ses échanges et sa prospérité, non comme une fin en soi... mais pour le bien commun.

IV. Conclusion :

Ce qui était en jeu, et dont nous trouvons aujourd’hui des formes démultipliées à l’infini en raison de la dématérialisation financière sans précédent qu’ont permis depuis une dizaine d'années les nouvelles technologies, c’est que cette dématérialisation ouvre des possibilités de dénégation, voire de disparition, presque illimitées et singulièrement perverses aux responsables politiques et économiques ainsi qu’à ceux que l’on nomme des “ simples citoyens ”...
La dématérialisation donne en effet au sujet politique, au sujet économique, au citoyen des possibilités assez exceptionnelles : celle de s’absenter soudain quand cela les arrange (il n’y a alors plus de sujet, plus de porteurs de la dette, plus de témoins...) ; celle de s’exonérer à leur convenance de toute faute, de toute responsabilité (il n’y a plus de responsables, seulement des événements sur lesquels on n’aurait pas prise...) ; celle, enfin, de nier l’évidence (l’évidence de la dette, l’évidence de ses sujets, l’évidence des responsabilités qui l’ont générée).
Avec ce mouvement de dématérialisation de l’argent, qui s’est développé depuis la fin des années 70, bien au-delà des seules activités boursières, et via lequel on en est arrivé à la généralisation des cartes de paiement et de crédit, aux banques en ligne et sans guichet, enfin aux achats et ventes de tous ordres sur Internet, c’est en fait tout le rapport à la citoyenneté qui s’est trouvé affecté. Pourquoi ? Parce que chacun se trouve aujourd’hui fondé - quelle que soit la position qu’il occupe, chef d’Etat, inspecteur des finances ou banquier privé - à prétendre qu’il ne contrôle plus rien des flux monétaires, financiers et boursiers - que ces flux soient les siens propres ou ceux dont il aurait la charge pour compte de tiers (la collectivité ou des clients). L’argent peut désormais circuler à une vitesse telle, peut être déplacé en quantités si énormes et si vite (on l’observe dans les grands mouvements de spéculation) qu’effectivement aucun acteur public ou privé ni aucune organisation internationale ne semblent en mesure de le maîtriser, de l’objectiver : comme s’il était devenu sujet autonome !... C’est une tautologie, mais à force de s’être éloigné du Napoléon-Or, à force d’être devenu de plus en plus immatériel, l’argent a échappé à ses porteurs (créanciers aussi bien que débiteurs — car la distinction n’est plus vraiment opératoire entre les uns et les autres, ne serait-ce que parce que les “créances” des créanciers sont de moins en moins “assises” sur des dépôts, des encaisses monétaires, et, de plus en plus sur des dettes à court terme très volatiles). Ses porteurs ont effectivement perdu de leur substance, comme sujets, et de leur responsabilité, comme citoyens, jusqu’à laisser tout le champ disponible sur la place publique contemporaine au seul sujet qui resterait bien sujet, à savoir l’Argent lui-même!


(1) Platon, La République, trad. P.Pachet, Folio.
(2) Aristote, Ethique à Nicomaque, trad. Tricot, Vrin.



(Le présent article a également donné lieu à une synthèse, que vous trouverez dans le Dictionnaire critique à l'entrée suivante : Dématérialisation de l’argent)


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