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Ref. :  000002184
Date :  2001-01-31
Language :  Français
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Coolitude
Author :  Khal Torabully


«Parce que je suis créole de mon cordage, indien de mon mât, européen de la vergue, mauricien de ma.quête et français de mon exil.». (1)

«Leur art s’élabore où s’édifie l’archive». (2)


I Prémisses historiques d’une non-parole

a) L’île bouleversée au coeur

«...avant d’être homme nouveau, je suis homme en devenir».



Coolitude, créolité : nos codes naissent à la matrice de nos exils. Cette tangente, cette «tracée» est d’autant plus prégnante pour les descendants de l’immigration indienne que les coolies sont les derniers arrivés dans le code de la complexité des sociétés plurielles.

En effet, au premier tiers de ce 19ème siècle de sinistre mémoire, l’engagé indien mit pied sur des terres en fusion (3). Dans les nombreux espaces qu’il aborda, ce dernier «migrant à demi-nu» se trouva confronté aux étapes initiales du métissage culturel , aux premiers heurts entre cultures indiennes, occidentales et africaines, aux balbutiements de la créolisation.

La traversée l’amene à se repenser dans un cadre où l’exclusion semble être la règle. A Maurice, le Blanc repousse l’affranchi, qui se ferme à l’émancipé, qui rejette l’engagé...
L’altérité l’oblige à expérimenter une autre vision du monde. En déséquilibre : l’indien exilé est déjà en coolitude.

L’Ailleurs est d’abord, pour le coolie qui s’installe , poétique confuse, imprégnée de silences, de regards, de non-dits. Obligation pour le dernier arrivé de se situer dans ce nouvel enjeu culturel où l’autre est une figure ambiguë, porteuse de signes de reconnaisance et d’annihilation, et phagocyteur de symboles. Le jeu de l’anomie, basé sur l’absence de repères sociaux, pousse le coolie au bas de l’échelle, hors parole.

b) Histoire d’un paria et d’une méprise

«...vous avez été marchandise, et nous, marchandage, ou inversement».



Comment est née la méprise entre enfants de l’esclavage et de l’engagement ?. Partons en mémoire d’une non-rencontre, pour refaire la géologie de non-dits.

1834 marque le départ de ce candidat idéal pour l’exode. Avec l’abolition de l’esclavage et la décision de cultiver le sucre de façon intensive, l’odyssée coolie débute. D’autres Indiens, souvent hors caste comme lui, en rupture de ban avec leur société, se joignent aux convois de bras, vers Tapu, Mirish Desh, au-delà de l’océan Kala Pani tant craint. Des centaines de milliers d’hommes vont au gré de nouveaux besoins, peupler d’autres terres, complexifiant les rapports entre Blancs, Noirs, Mûlatres.

Qui est le coolie lui-même en amont de l’exil ?

Les Kulis sont les habitants de Kula, dans la région indo-gangétique, peuple semi-nomadique, rompu aux travaux agricoles intensifs. Le mot coolie, certainement celui qui aura le plus marqué le vocabulaire colonial de l’après-esclavage, subit un glissement sémantique. De l’habitant de Kula au statut de porteur, et plus tard, à tout va-nu pieds, il n’y a qu’une... réduction de son existence en tant qu’être humain. Il devient métonymie : petites mains ou bras...Coolie, portion congrue, paria parmi les harijans (intouchables), bête de somme, presque objet - ce qui n’est pas sans conséquence sur sa prise de parole. Est Coolie celui qui travaille et ne parle pas (4).
La méprise naît entre créoles, émancipés ou affranchis, d’une part et coolies, d’autre part, quand symboliquement, le coolie est assimilé à l’esclave. Le coolie débarque au port, va à pied, selon le rituel immuable de l’esclavage, aux cases délaissées par les anciens esclaves qu’il occupera. Il est esclave après l’esclave, bête de somme au rabais, et pire, il est perçu comme esclave «volontaire» : il «casse» le prix du travail, «sauve» le maître d’une revanche de l’ancien esclave. Le coolie, «allié de l’oligarchie sucrière», «vole» son ascension sociale à l’émancipé...A partir de cette rencontre avortée, mûe ensuite en en obscur jeu de pulsions de rejet/mimétismes, , les mondes «créole» (5) et coolie(6) vont vivre côte à côte, en vase clos, ou en situation d’affrontement socio-politique et culturel, à l’exception de quelques points intersticiels de rencontres.

L’itinéraire symbolique qu’emprunte le coolie, calqué sur le tracé de l’esclavage, ne doit pas masquer les différences majeures dans leurs poétiques originelles.
Le point d’achoppement entre créoles et coolies est à chercher dans une différence fondamentale de la poétique du Voyage.

c) Aller simple et Aller-retour

«Toute blessure d’homme est ma propre histoire».



Le voyage coolie a été un aller-retour virtuel.

Celui de l’esclave un aller-simple sans équivoque
.
Ceci est un aspect fondamental de l’inscription coolie dans les îles de l’Océan Indien et dans d’autres contrées.

La signature, marque scripturaire du contrat, pose le coolie dans un univers humain, légal où le langage agit, en principe, comme garant de son habeas corpus. La signature est reconnaissance de ce corps qui s’engage. Fort de cette garantie légale, le coolie est inscrit dans l’ordre symbolique du langage, dans la Loi, donc, dans la symbolique humaine (7).
L’esclave privé de cette symbolique humaine a subi le pire des dénis d’humanité : vide existentiel et juridique de sa parole, de son être. Plus tard, souvent re-nommé, l’esclave se verra interdire la transmission du patronyme de sa lignée à sa descendance. La pire forme d’esclavage se trame dans les chaînes des mots de l’Autre.

Ceci explique fondamentalement le fait que les coolies se soient appuyés sur la langue juridique, plaçant davantage leur exil sous le Signifié de la loi, sous l’aspect du concept tangible, que sur le bon aloi de la langue. Le versant Signifiant, l’inscription esthétique dans la langue, avec pour corollaire, l’élaboration d’une poétique, a été l’axe privilégié de l’esclave et de l’émancipé dans son désir de revenir parmi les «humains».

Car il est indéniable que le coolie ait axé sa prise de parole sociale sur la propriété et l’organisation politique, par l’envoi de pétitions, sans remettre en question, dans un premier temps, la figure protectrice du Père, garant de la Loi coloniale. Il est significatif qu’à l’époque, le coolie appellait le planteur Baba, ou papa...

d) Langue et trouée

«Humainez-moi/motifiez-Moi».



Même si la tromperie se profile dans l’engagement, le coolie n’est pas aussi coupé de/dans sa parole que ne l’était l’esclave. Il conserve sa langue maternelle, ses coutumes, même si celles-ci, et ses textes fondateurs, allaient être mis à rude épreuve. En effet, des coolies de toutes religions s’embarquent avec des livres, sacrés ou non. Le coolie conserve ses repères sémiologiques, même s’ils sont bouleversés. Il a le support textuel pour méditer sur son sort, et penser à sa stratégie de résistance et d’ascension sociale.

D’autres divergences dans l’exil fondent l’écart entre les poétiques coolies et créoles.
L’esclave est privé de sa langue maternelle, aspect crucial de l’évolution de son être-au-monde spécifique. Ce vide insensé lui donnera une fonction particulière : celle d’être accoucheur de langue créole, ou de périr encore une fois dans l’imaginaire, au plus profond de soi... Si le créole est la trace de la monstruosité de cette époque, il est aussi, de toutes les stratégies de détours, celle qui est la plus aboutie et la plus majestueuse. La plus belle marque de résistance de l’esclave.

Cette différence de traitement dans la langue a abouti à ce que le coolie, à Maurice, se soit comporté comme historien, pamphlétaire, comptable, scribe, moins concerné d’emblée par l’aspect identitaire de l’exil.(8). Le coolie est marqué par son adhésion au Signifié du voyage, au contrat qu’il peut «améliorer» par la loi, par une ré-écriture en somme, alors que l’esclave fait le deuil de sa langue, et se doit d’être inventeur de langue et de langage pour se réinscrire parmi les autres. D’autre part, l’habitation sucrière ne réclame que la scription mais pas d’écriture (9).
Au début de cette tracée, donc, le coolie est sémanticien, le créole poéticien. Alors que l’Indien (par l’entremise de quelques lettrés ou des écrivains institutionnels) interprète le texte de l’Autre, troue sa substance juridique devenue son espace pulsionnel de signes où son existence se redéfinit, l’Africain fixe la chaîne de signifiants de son déracinement à la genèse du créole. Et recompose sa mémoire violentée par ses contes, son séga et à d’autres créations.
L’engagé devient artisan du texte juridique de son exil qu’il convient de râturer, de parfaire, d’accommoder à sa stratégie ascensionnelle. Activité peu encline à des élans créateurs... L’esclave/l’émancipé devient artiste Pour lui, il s’agit de re-créer, de tout recomposer. Et c’est dans le pays du langage qu’il essaie de trouver reconnaissance, tant son besoin d’identité est vital.

Pour schématiser à outrance : le coolie épouse/transforme le Texte des lois et sa langue pour affirmer son je, le créole forge langue et langage pour reconquérir son moi.
Deux versants d’une poétique qui firent des uns et des autres des êtres de non-rencontre, séparés de leurs objectifs vitaux, alors que des convergences existaient.

e) Détour et repli

«mal à l’âme/mayallam malaimé,/un seul moi sera perdu,/moi si sûr moisissure,/O la mémoire».



Alors que le coolie, par l’entremise de l’imam, du lettré ou du brahmane, conservait ses textes d’origine, et oeuvrait à la Loi, le créole inventait son être et ses lettres.
Quelle est la trace du coolie en ces temps des signes fragiles ?

L’inscription coolie est à chercher dans le texte le plus visible, et cependant, le plus caché tant il s’impose à la vue : la terre, le paysage. L’Indien est capté, d’entrée de jeu, dans une perspective de si lente progression et d’invisible installation. C’est ce que d’aucuns appelleront le péril indien, son invasion ou son ambiguité... Et d’autres, sa faculté d’adaptation, son oeuvre de patience.

En fait, chacun ancrait sa présence dans son terrain propre, avec sa propre visée signifiante.
L’émancipé, marqué des stigmates de la traite, se libère de la terre, signe de sa servitude, pour d’autres occupations : pêche, élevage, domesticité, artisanat... L’affranchi revendique son être-au-monde sur le versant de l’identité, de la langue et de l’éducation (10).

L’Indien, lui, a une relation quasi-matricielle avec la Maati, la Terre-Mère. Celle-ci est gage de sa continuité. Elle est en quelque sorte un texte somatique à labourer, à travailler. La maati, pour le rural indien, est trace de son existence, sens de son être sur terre. C’est ce texte-là qu’il conquiert dans une visée mystique de continuité non dépourvue d’intention pragmatique. L’indien aime posséder la terre : dans sa cosmogonie translatée, c’est sa façon de re-créer l’Inde ombilicale, le centre de son être... Dans l’Ailleurs, sa relation à la terre est son travail, sa parole visible. C’est sa poétique première.Mais cette relation primale avec la terre ne doit pas masquer une relation spécifique du coolie avec les langues, qui est révélatrice d’une autre présence.

De par l’histoire de son pays d’origine, sur la route des invasions, le coolie a déjà l’expérience du Divers. En plus de langues ancestrales, certains parlent l’anglais ou le français et au bout d’un an, ils maîtrisent le créole. La vérité est que le coolie n’a pas été muet : dans son silence se forge sa parole. Conscient que la culture indienne a toujours fondu dans son sein tous les apports, il «sait» que le temps travaille pour lui.

A tel point que, et c’est un fait qui saute aux yeux, à la différence de l’esclave, le coolie n’invente pas de langue, vernaculaire ou autre. Même à Maurice, où il est majoritaire, il se fond dans le paysage linguistique du pays d’accueil. Parce que l’enjeu des signes l’excluait d’emblée, faisait de lui un migrant du silence. Il lui échoit le statut de l’absent, du muet, de l’indicible. Il devient l’Autre qui cristallise toutes les angoisses et les contradictions d’une société tiraillée par mille paradoxes : il est porteur d’épidémies, violeur, sale, créature de l’ombre, le grand enfant, vagabond, hors civilisation, l’éternel errant... Perçu comme la part troublante, étant hors contexte judéo-chrétien, il devient celui que l’on ne veut pas voir : il est encore moins celui qu’on veut entendre. On l’enveloppe de la non-parole. Le détour que le coolie développe est bien l’art de se conformer à cette position que maîtres, affranchis et émancipés lui donnent. Il devient l’invisible, l’indicible, en apparence, du moins... Sa relation avec les langues de prestige est révélatrice de sa visée de silencieuse mais efficace parole.

A Maurice, en plein régime de l’engagement, l’anglais est la langue administrative, le français, celle des possédants sucriers. L’Inde est colonie britannique L’esclavage a eu lieu sous domination française dans la plupart des îles de l’Océan Indien... Le français est vécu comme langue de domination par le coolie. Cette langue qu’il maîtrise mal est source de vexations de la part de ceux qui sont plus proches des us de l’ancien maître. Maîtriser le français, c’est se rapprocher du prestige de celui-ci. La langue est réifiante aux colonies... Le dernier venu ne peut en faire son héritage, à l’instar d’autres segments de la population, en raison d’une «proximité» historique, humaine et culturelle...

Ce sont les ligues anglaises qui sont les plus actives en matière de protection du coolie. En dépit d’une ambiguité dans leur attitude dans des litiges les opposant aux sucriers, certains gouverneurs anglais se sont montrés attentifs et humains envers les coolies.

C’est donc en français que l’engagé est confronté aux dures réalités de son quotidien. Et c’est très souvent en anglais que le coolie combat l’exclusion sémiologique, culturelle ou l’injustice. L’anglais est perçu non seulement comme une langue plus libertaire, mais se trouvant en situation d’infériorité linguistique par rapport à l’émancipé ou l’affranchi francophile, subissant parfois ses moqueries, il se réfugie dans une autre langue de prestige que ceux-ci ne maîtrisent pas (11). C’est sa langue de compensation culturelle et politique.

Pour l’Indien, écrire c’est se rendre visible, trop visible dans une terre où l’exclusion mutuelle est érigée en règle sociale. Il semblerait que si l’émancipé a adopté la stratégie du détour, le coolie a fait sienne la stratégie du repli. Si le créole module le Signifiant dans l’espace culturel (chant, littérature, conte...), le coolie modèle le Signifié de l’intérieur, dans le texte, en l’investissant petit à petit (pétitions, actes de propriété, commissions d’enquêtes)... Il a gravi les échelons dans le texte du Père qu’il modifie petit à petit. Le coolie fait silence et s’organise. Au bout de cinq ans, il quittera le camp pour fonder le village indien. Il y retrouvera son unité familiale et sociale. C’est encore une autre façon de s’affranchir de l’exclusion, de la domination linguistique et culturelle, de complexes et blocages. Et le coolie laisse trace non seulement en terre, mais aussi en paysage : lieux de culte, festivités religieuses, cuisine... Mais en littérature, le silence coolie est troublant...

II Prémisses poétiques de la Coolitude

«... je veux dire cet étrange fracas de langues qui craquèle le for intérieur de millions d’hommes pour une histoire de cristaux et d’épices, de tissus et de bouts de terre...»



a) Créolité, coolitude : tessères d’une même mosaïque.
D’emblée, à Maurice, le coolie utilise l’anglais pour revendiquer ses droits. L’émancipé épouse le français pour la reconnaissance de son identité.

Chacun construit sa relation en parallèle, en vase clos. En langue autre. En non rencontre. Mais ils ont, en fin de compte, le même désir de conquête sociale et identitaire.
Et il faut attendre longtemps avant qu’une expression esthétique, autre que la scription utilitaire ou une expression identitaire et politique, se dégage pour les descendants des coolies à Maurice.

D’abord, il y eut des auteurs qui ont mis le coolie en mots dans le roman ou la poésie. Ceci s’explique non seulement par leur maîtrise de la langue française, mais aussi par un désir d’explorer l’Autre, l’indicible engagé, devenu source d’esthétique et d’étrangeté (R. de Kervern); d’attraction culturelle, d’universalisme (L. L’Homme, John de Lingen, R.E. Hart, M. de Chazal, G. Gratiant et E. Glissant aux Antilles, R. Leconte de Lisle à La Réunion). D’autres mettent en scène une figure exotique sous couvert d’orientalisme (J. Mallac, C. Castellan), prennent part à sa souffrance, fustigent l’injustice sociale (J. Blaise, C. Charoux, A. Martial, S. Mérédac, M. Cabon, Loys Masson, A. Le Breton), expriment l’amour impossible (S. Bigaignon, M.T. Humbert, J.M.G. Leclézio), ces deux derniers paradigmes se croisant souvent... C’est avant tout en littérature que s’amorce une rencontre entre les enfants de l’esclavage et de l’engagement.

Aux abords des lettres coolies, dans les années trente, la prose de S. Salabee, des Bhagat et de B. Bissoondoyal s’élabore pour redonner une dignité, une identité aux leurs.

Etant chronologiquement la dernière venue dans le code de la complexité, réunissant des référents culturels africains, créoles, européens et asiatiques, c’est surtout dans la deuxième moitié de ce siècle que des auteurs ont forgé une expression littéraire, en pionniers de la coolitude.
K. Hazareesingh s’y emploie en français... M. Sangeelee, R. Sooriamoorthy en langues orientales. Et en anglais : D. Beeharry, A. Asgarally, A. Mulloo, H. Edoo, S. Hawaldar, H. Heerah... Le premier poète de langue française de cette mouvance est H. Wachill. A.Devi prolonge l’itinéraire avec ses méta-nouvelles. De même que D. Virahsawy en créole., S. Bhuckory A. Unnuth, auteur d’une cinquantaine d’ouvrages, en hindi et bhojpuri. J. Tsang Man Kin et C. Ng Kwet, à leur tour, poétisent la Chine exilée en langue de Molière.

Dans les années quatre-vingt, le coolie aura retrouvé le Signifiant, le désir de forger une parole esthétique. Des auteurs expriment cette poétique plurielle, enrichissant leur Exil de «l’exquise variété» : I. Banian, C. Marimoutou, E. Moutoussamy, M. Virassami... en français, M. Anand, V.S. Naipaul, D. Dabydeen, S. Rushdie, V. Seth, A. Ghosh... en anglais.

Les auteurs en «exil» ou de la diaspora inscrivent leur dire dans la littérarité métissée, dans une accentuation du Signifiant per se, prolongeant leur désir d’identité et de liberté en une expression littéraire affirmée. Ils créent en oeuvre ouverte, poussant l’univers ancestral dans une autre langue, une autre construction imaginaire, et explorent un langage nouveau.
C’est ici que se loge le concept de Coolitude, miroir d’une identité scripturaire mosaïque, d’une Inde insularisée, déplacée, en «recomposition diffractée» (12).

b) Dire le Divers, se retrouver en identité plurielle

«malanguesansnation mesurpritdanssacécitééblouie...»



La transposition de visions du monde est le génie premier du métissage. Enfants d’amour de discours, de littératures française, anglaise, indienne, chinoise, africaine, caribéenne, de la négritude, de la créolie, de la créolité, de l’indianocéanisme ou d’autres inspirations plurivoques, les textes coolies sont palimpsestes. Travaillant sur des étagements de discours, ils réinvestissent les langues comme réservoirs de signes et de symboles.

A faire traces d’une identité en question (avec terres ancestrales) et en fusion (avec le monde pluriel). Les lettres coolies accouchent des signes-chabans, échappées vers une littérature, une esthétique du Divers. Résultante d’une parole, d’un continuum mémoriel en souffrance, elles sont nécessité, aussi, de s’inscrire dans la poétique du monde moderne. A l’image de la créolité, elle sont cicatrices sublimées de peuples infériorisés dans des espaces où la culture et l’identité ont été enjeux de pouvoir et de domination. Poétique de ceux qui ont mal aux signes...

c) Traversée des signes, odyssée d’une poétique

«Sa voix devint almanach des saisons d’exil»

.

Ici, au coeur, un déni fondamental lancé aux lettres coolies : l’interdit de prendre pied aux lettres par sa mise à l’écart social, comme nous l’avons rappelé .Ici aussi, ce désir d’être pleinement au monde par une adéquation du dire, commence par l’ontogenèse, cette remontée aux origines. Itinéraire obligé qu’impose l’histoire, machette en main, à la coupe de langues/d’imaginaires/de paroles. Cependant, à puiser dans la mémoire, la parole en manque investit souvent les signes densifiés, authenifiés par la poétique de recomposition diffractée. Ce fut le sens de notre poétique dans «Cale d’Etoiles - Coolitude».

Car nous aimons cette littérature qui multiplie les signes, les structures formelles, les techniques symptômatiques de marquage de paroles, d’orature, de traditions ancestrales, qui tisse langues, registres et imaginaires, posant la forme, elle-même comme un des buts de sa tracée. Cette écriture qui, majorant la fonction poétique, «abuse» de sa présence.

Même trajet qu’en créolité : le signifiant originel à capter en amont du cri en cale - cet instant où la parole s’est fossilisée dans un exil qui ne finit pas de porter notre voyage dans le signe de l’Ailleurs - est transmué en un autre humanisme : celui de la mosaïque.

Pourquoi cet étoffement formel qui rappelle celui des poéticiens de la modernité ?
Principalement, qu’à l’origine, il y a un manque à dire, collatéral au manque-à-être. Notre réaction est une compensation par la parole : le Tout-Dire. Perspective imaginaire qui nous pousse à multiplier fragments, allusions, citations, intertextualité, trouvailles langagières et stylistiques, pour «déjouer» le réel de la langue avec nos machineries verbales...
Dès lors, il est important de postuler pour «un délire de codes», pour que le discours circule, que la lettre «jacule», non seulement en «jubilation du dire», pour citer E. Glissant, mais comme désir de fissurer le discours, la doxa qui nous enserre, de se livrer aux révélations poétiques de la signifiance.

Car cette poétique de la densité sémiologique est le fruit de la compensation imaginaire, qui rimerait avec opacité, pour ceux qui n’ont pas les éléments du code...

A cette «opacité» des édiles de «l’épuration littéraire», je préfère poéticité. Car elle est en fait le lieu de prédilection où la mémoire problématique de la créolité et la coolitude est travaillée par le choix d’un langage, d’une poétique marquée par le principe de l’ouverture interculturelle. Elle est trace, métaphore d’un dire en signes du Divers. Au coeur de la poétique créole ou coolie, il y a ce désir de saisir en parole ce qui nous a été refusé en langues par l’Exil, cette version amère du Voyage.

Et c’est dans l’Exil en langues et imaginaires à rendre moins opaque que nos littératures de transposition et d’acclimatation sémio-existentielle, portent leurs signes les plus porteurs.
Entre archive, bibliothèque et oubliettes.

d) Archiver la langue à ses gorges

«Pas de grammaire pour dire le sang des hommes»

.

Tracer sa poétique, c’est compenser les failles de ses archives. C’est par là que les lettres sont vitales. Car les archives n’ont jamais consigné le manque-à-dire, le cri primal de l’exil et le manque-à-être, le statut de l’esclave ou du coolie dans l’ordre symbolique. Cette relativisation est d’autant plus importante que la coolitude possède, à l’île Maurice, le plus grand nombre de documents d’archives relatifs à l’engagement des coolies.

Il appartient à l’imaginaire du sujet de compenser les pertes des archives. Nourri de ses textes, c’est à lui de recomposer le temps mythique de l’anté-navire, et de l’après-mémoire. Marquage et dé-marquage de discours demeurent ancrés dans l’inconscient scripturaire coolie/créole. A la prise de parole, parfois méta-langage de son Histoire , il écrit dans la perspective du Tout-Dire. C’est souvent le manque-à-dire, cette censure première qui travaille l’inconscient de son discours littéraire, qui façonne l’aspect formel des écrits créoles ou coolies, à l’image de son texte visé : calque/transpositions et autres translations linguistiques, stylistiques, diversité de substrats culturels, discours sur l’Histoire linéaire découpée en cycles, intertextualité, images ambivalentes d’imaginaires fécondés par la traversée, autant de marques de la compensation du réel par la parole quant ce n’est pas par l’aparole, qui élude le marquage des paroles, de la langue par l’alangue, du signifiant par la signifiance. Et des archives par l’archive, où langues, inconscient et bibliothèque sont aux prémisses du dire.

Le code coolie se joue donc des «scories» du discours qui ne sont pas tout à fait in-signifiantes dans sa perspective. Il invite à ce que R. Barthes nomme une «explosion de lectures». Nous sommes presque dans l’ordre du pulsionnel d’un sujet en relief à l’intersection de la représentation imaginaire et de la parole symbolique.

Ce manque-à-être dans l’Histoire se profile aussi dans la Poétique de l’Altérité. L’écrivain y établit une relation de parole symptômatique avec son passé, son histoire de parlêtre. Et avec la parole de l’autre, comme dépositaire d’archives : «notre vérité surgira dans la conjonction d’autres paroles, d’autres écritures, et que, nos paroles valant autant qu’elles se relaient, chacune aidera à la justesse de l’autre.» (13). Pour reprendre les mots aux gorges de témoins d’un temps amer de margoze, encore en souffrance, en attente de son Tout-Dire.

La poétique de la coolitude est aussi à lire comme désir de dire la part manquante du passé et d’une projection dans le pluriel de l’avenir. Etant hors discours, hors Histoire, il n’y a pas si longtemps, en raison de centres de «pensées centralisatrices» ou de discours des anciens maîtres, nous sommes contraints à un encodage/décodage qui se doit de réfléchir sur ses propres instances énonciatrices et sur son code spécifique.

e) L’angagé coolie : de l’insignifiant au signe d’une écriture

«Ne printanne pas mes roses
sans une langue persane O n’inachève moi !»



Comme nous l’avons dit en amont, on a opposé à ce code de la complexité, une illisibilité.
Les réponses des tenants de celui-ci sont les suivantes : pourquoi ne pas adapter le décodage à l’encodage, et aussi, faut-il tout comprendre par la lentille réductrice de la faculté
raisonnante ? Les espaces du réel, le hors discours d’un texte qui est à forte teneur poétique, ne font-ils pas partie intégrante de sa spécificité ? La fin de siècle ne nous inspire-t-il pas l’esthétique de l’anti-rhétorique, du «bricolage mythique» ? Apte à faire accepter l’autre avec ses zones d’ombres et son opacité (14). .Ce que le texte ne livre pas de façon cartésienne ne fait-il pas partie de son mystère, voire du « plaisir du texte», pour faire écho à R. Barthes ?...
Pour nous, oeuvrer à la poéticité mosaïque, c’est aussi exprimer la revendication d’un égalitarisme scripturaire. Si le banni du verbe élit domicile dans ce Dire Pluriel, c’est pour s’inscrire hors de l’illisibilité ou de l’inaudiblité et mettre fin à une relation de nature objectale. Pour se dire, d’abord humain, et ensuite, écrivant pleinement.

Cette visée signifiante est la plus belle «stratégie de détour» de nos lettres : le plus beau détournement de la parole, magnifique «équation entre l’intention littéraire et la structure charnelle de l’auteur» (15), à l’effet de métaphoriser le réel des langues en dire mosaïque, C’est cette démarche qui, par un mécanisme de transfert et de compensation, pousse à l’ultime détour, en oeuvre ouverte. Par ce que E. Glissant nomme «cette haute transe par le monde», par une poétique qui replace le corps entre ses signes authentifiés et qui transmue la blessure originelle en ouverture.

Au terme de cet article, le lecteur aura compris que la coolitude est l’alter ego indien de la créolité, que la coolitude est à l’indianité ce que la créolité est à la négritude.
La Coolitude n’a rien d’un cri ethnique (16). Elle prolonge la créolité en Inde insulaire.
Elle est acclimatation de la culture de l’Inde en terre plurielle. Rencontre entre langue française, anglaise, hindi, bhojpuri, ourdou... avec une poétique créole. Ce nouvel engagement est d’actualité non seulement dans les îles, mais aussi dans les pays comme l’Afrique du Sud ou le Kenya, où les indiens ont le devoir et l’urgence de se re-définir dans une société multiculturelle.

Le coolie est brassé aux signes, il ne peut plus rester sans-parole, malaba déyien (malabar de rien)... Son identité doit être exprimée aux prises avec l’altérité, sans renier de ses racines, en faisant sien l’humus interculturel. .<>

Coolitude, entièrement : Kathakali d’émotion, Ramayana d’étincelles, Cavadi du silence, Doa d’univers, puisque «l’homme dans son authenticité appelle la parole qui dure» (17).

L’angagé coolie, voici le nouveau contrat. Pour être porteurs de nouveaux signes, petites mains entre les imaginaires - entre l’Inde, l’île, et les continents. C’est dans cette visitation du langage que l’angagé peut trouver sens à son errance, corps dans l’opaque matière des mots. A dérégler, prolonger, porter polyphonie dans le signifiant pour redire un monde encore trop sûr de son ordre, et dire l’échappée coolie, oui !

Et ce n’est pas un hasard si la coolitude est apparue dans un pays, l’île Maurice, dépositaire des plus importantes archives sur la Coolie Trade, en espace culturel mixte où l’indianité est sans cesse travaillée par l’altérité.

Le chant/champ coolie ne m’appartient pas : il appartient à celui qui l’aime.

Je ne suis pas cristal
de la Compagnie des Indes
Je suis pollen d’humain
prêt à redire les cyclones
dans la chape des paroles.

Khal Torabully



Notes :
1) Cale d’Etoiles, Coolitude, Khal, Editions Azalées, La Réunion, 1992.
2) Nous définissons l’archive au sens de Michel Foucault : un ensemble d’énoncés entre tradition et oubliettes, sorte de trésor de la parole/des paroles décuplées dans la langue et la tradition, dire intersujectif qui plonge dans le souvenir clos de l’auteur. Ce par quoi il y a ce que Lacan nomme l’alangue, là où la langue rejoint l’inconscient, là où l’histoire du sujet rejoint l’Histoire dans un énoncé ambivalent. Lieu traversé par le hors texte, le hors langue, le réel...
3) Aux abords historiques de ce concept que Jean-Georges Prosper qualifie de «négritude à l’indienne», nous privilégierons l’exemple mauricien car il est apte à supporter similitudes et comparaisons avec les autres pays hôtes de l’immigration indienne.
4) Cf. le roman réunionnais de D. Dambreville, L’Echo du Silence ,où le coolie est muet.
5) Le terme créole à Maurice, désigne le mauricien d’origine africaine. Aussi créolie, créolité et créolisation ne recoupent pas les mêmes signifiés qu’aux Antilles, où le terme créole désigne
l’accclimatation d’un corps étranger dans un autre espace....
6) J’ai gardé ce terme lourd de réductions sémantiques et existentielles, dans le néologisme coolitude, même s’il résonne encore mal aux oreilles des descendants d’indiens, car il me rappelle nègre, frère de mémoire...
7) Les anglais ont aussi appelé les coolies «indentured labourers», à l’instar de pinces métalliques, dentelées qui marquaient les pages de noms coolies mal orthographiés, arrachées à la hâte au port, métaphore d’une blessure au patronyme, à l’identité, au début de l’exil.
8).Sa situation a été différente dans les îles distantes de l’Inde car la distance et le nombre étaient facteurs de déculturation.
9) R. Confiant et P. Chamoiseau, Lettres Créoles, p. 40.
10) A Maurice, ce sont les affranchis qui dégagent une élite intellectuelle et partent à la conquête de la littérature. Leur aspiration égalitariste et universelle est mise à mal par le désir de reconnaissance de la part du Blanc. Souvent le lettré exprimait son francotropisme comme marque d’affranchissement. Consulter T. Arno et C. Orian, L’île Maurice, une société multiraciale, l’Harmattan.
(11) Cet état de méfiance vis-à-vis du français a perduré jusqu’aux années soixante, quand des intellectuels indiens ont commencé à prendre parole en français. Même là, ils étaient encore marqués du soupçon de la faute de la part des «défenseurs de la langue française»...
12) P. Chamoiseau et R. Confiant, Op. Cit., p. 188.
13) P. Chamoiseau et R. Confiant, Op. Cit., p.19O.
14) A méditer à cet égard l’observation de Stravinski : «Rien ne nous oblige à chercher notre satisfaction dans l’apaisement... La dissonance est aussi peu le véhicule du désordre que l’harmonie est le garant de la sécurité».
15) R.Barthes, Le Degré zéro de l’écriture, Seuil, p. 17.
16) D’ailleurs le coolie a été breton, chinois,noir... En outre, je définirais, au sens plein, le coolie comme celui qui est sans le texte de sa traversée. Celui qui est passeur de signes entre les codes...
17) J.Lacan, «Fonction et champ de la parole et du langage», Ecrits, Seuil, p. 313.
Colloque sur les poétiques multiculturelles
British Council

Intervention sur la Coolitude

Coolitude

Ce concept est né de l’ouvrage Cale d’Etoiles-Coolitude (Azalées Editions, 1992) du poète Khal Torabully. Il concerne le coolie, au sens large, le sans parole de sa traversée et de son histoire faite d’exil et de silence, et le dernier venu, à Maurice, en Afrique, aux Antilles, dans le code de la complexité culturelle.

Notre intervention vise à mettre en relief :

- cette identité ancestrale reconquise par une traversée de la mémoire, et dépassant le concept d’indianité, qui rappelle le retour vers la patrie d’origine, elle nomme le processus de métissage, d’échanges interculturels, de créolisation au présent. D’actualité, elle tient compte des expressions interculturelles où la part indienne est présente dans les créations contemporaines.

Ce concept a, aussi, pour but de redéfinir les relations entre le descendant d’esclaves et celui de coolies, que l’Histoire coloniale a souvent mises à mal.

La coolitude s’ancre donc dans la dynamique de l’ouverture sur d’autres cultures sans oblitérer ses antécédents culturels, elle est aussi une vision d’avenir dans un monde appelé de plus en plus à se penser dans une Poétique de la Relation, où l’autre et ses identités, ses cultures, ses spécificités, génèrent des frottements de langages, d’imaginaires et de constructions d’une identité complexe, multiple.

La mise en relation avec la créolisation demeure un paradigme essentiel de cette poétique.

Sur la Coolitude, lire :

Cale d’Etoiles - Coolitude, Khal, Azalées Editions, La Réunion, 1992.
«Les Enfants de la Coolitude», Khal Torabully, Courrier de l’Unesco,
octobre 1996.
«Coolitude», Khal, Notre Librairie, N° 128, CLEF, Paris, décembre 1996.
La Créolie Indian-océaniste, JG Prosper, Editions Le Printemps, île Maurice, 1996.
Notre Librairie, numéro avril-mai 1999, op. cit., article de Véronique Bragard (L’odyssée des écrivaines indo-caribéennes).
Palabres à parole, éditions Le Bruit des Autres, préface de W. Lambersy.
Chair corail, fragments coolies, éditions Ibis Rouge (oct. 1999), préface de R. Confiant.

Le voile de Draupadi, Ananda Devi.

Ouvrages de David Dabydeen, M. Das, R. Espinet, auteurs de l’Océan Indien, de Trinidad, Fiji...
Ouvrage à paraître :

Thèse de Véronique Bragard sur «Gendered Voyages into Coolitude», à l’Université Catholique
de Louvain, Belgique.


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