Ref. :  000018210
Date :  2004-09-09
Language :  French
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Le congrès de l’invisibilité…

Author :  Tanella Boni


Je suis venue à Cape Town parce que vous m’aviez invitée à ce fameux congrès où il devait être question de « books for Africa ». Je suis venue et j’ai rencontré des animaux marins énormes dans un port, qui ressemblaient à des morses, je n’ai pu savoir leur nom exact. J’ai vu des manchots vivant en groupe (des manchots, pas des pingouins, comme le dit Buffon, du fait de l’atrophie de leurs ailes. Ils ne volent pas, ils nagent dans la mer ; ici, il n’ y a pas de « pingouins », nous sommes au sud de l’Equateur, même si, en anglais, tout est « penguins » ; Ici, ces animaux semblent être sous haute surveillance. La protection de la nature, ça compte…
Je suis venue à votre congrès et j’ai constaté que, dans ce beau pays depuis dix ans devenu démocratique et dans cette belle ville, entre collines, montagnes et océan, la ségrégation est encore à l’ordre du jour ; l’injustice n’a pas disparu et les humains communicant entre eux sans distinction de race, de sexe et de religion n’est qu’une pure vue de l’esprit. Je suis venue à votre congrès, j’ai vu, j’ai vécu, j’ai entendu et je repars chez moi plus convaincue que jamais que le chemin vers l’humanité une et diverse est encore bien long et périlleux.
Je suis venue au congrès que vous avez organisé. Nous (choisis selon quels critères ? il faut bien se le demander) avons été parqués dans un hôtel sans étoile. Qui parle d’étoile ici ? Il faut pouvoir trouver de l’eau chaude chaque matin pour prendre une douche élémentaire. Il faut pouvoir dormir tranquille dans une chambre sans que l’on soit dérangé à tout bout de champ par ceux qui se trompent de chambre ou qui ont eu, comme par hasard, le même numéro de chambre. Il faut pouvoir trouver une prise électrique qui n’existe pas. Vous n’aviez pas invité des écrivains, éditeurs, universitaires venant d’Afrique. Je suppose que vous aviez l’intention de convoquer des ignares à votre congrès, qui ne savent rien de l’ordinateur et des technologies modernes, qui n’utilisent pas le téléphone, pour que cela fasse bien, pour que vous ayez la conscience tranquille d’avoir fait voyager, tous frais payés, des Africains qui ignorent tout du monde, qui ne bougent jamais de chez eux. Vous avez sorti quelques miséreux de leurs trous ! Vous leur avez fait prendre l’air. De quoi donc peuvent-ils se plaindre ? Vous pouviez le dire à vos différents sponsors qui étaient là, le jour de l’ouverture, ce fameux dimanche 5 septembre où nous avions passé une journée entière sans le moindre fruit sous la dent.
J’aurais compris que vous aviez eu des difficultés -comme cela arrive- pour organiser ce congrès si tous les participants, au moins un millier, avaient été logés à la même enseigne. Je vous aurais chaleureusement félicité. Il aurait simplement fallu que vous me reconnaissiez parmi tout ce monde comme étant l’une de vos invités. Mais non. Vous ne me reconnaissez pas. Je suis une ombre sur votre chemin, comme je l’ai appris à mes dépens le lundi 6 septembre au moment où j’étais dans le bureau des organisateurs à la recherche d’un ordinateur. Vous avez trouvé curieux qu’une ombre soit plantée devant vous et qu’elle vous demande s’il y a une possibilité d’utiliser l’Internet. Vous m’avez envoyé promener. Pourtant l’une des femmes que j’avais trouvées là m’avaient simplement dit d’attendre. Voilà comment vous et moi nous nous sommes croisés. Par la suite, chaque fois que vous avez cru voir mon ombre dans le hall, vous l’avez soigneusement évitée, surtout après le pavé que j’ai lancé dans la mare, au beau milieu de votre belle fête avec une conteuse de talent. J’ai dit devant l’assemblée ce que j’avais sur le cœur au moment où vous sortiez de l’amphithéâtre. Je suppose que mes paroles, qui ont provoqué quelques remous dans la salle, sont parvenues jusqu’à vous. Si vous ne les avez pas entendues, je me permets de les répéter ici.
Je constate, et tout le monde l’a constaté, même ceux qui avaient été accueillis dans les lieux huppés de la ville, que l’idée du ghetto et du bidonville pour les plus pauvres ne peut quitter votre esprit. Vous ne le faites pas exprès. Avec votre légendaire magnanimité, vous avez voulu accueillir, comme il faut, ceux qui pouvaient vous apporter de l’argent. Et vous avez bon cœur, vous pratiquez aussi la charité. Vous avez souhaité accueillir une cargaison d’Africains qui se font remarquer chaque fois qu’ils sortent, joyeux comme un essaim d’abeilles, le matin, pour monter dans le car, en direction du campus universitaire.
Dans le domaine de la littérature, nous sommes dans un système d’économie libérale, je ne l’oublie pas. Voilà pourquoi je cherche encore à comprendre pourquoi vous avez intitulé votre congrès « books for Africa ». Etait-ce pour mieux exclure, au grand jour, toute l’Afrique et en particulier l’Afrique « noire » ? Pour moi, les choses sont simples. Ceux qui peuvent payer une certaine somme pour prendre part à un congrès y participent, dans les conditions les meilleures. Ceux qui ne peuvent le faire sont priés de rester dans leurs cases et dans leurs arbres ancestraux avec leurs contes de la brousse, de la forêt ou du désert.
Je n’ai nullement demandé à venir à votre congrès. Vous m’avez envoyé une première lettre, à laquelle j’ai d’ailleurs tardé à répondre, puis une deuxième pour me dire que vous êtes en train de chercher des sponsors. Je n’ai pas répondu. Au mois de juin, l’une des co-organisatrices m’envoie un mot, comme si cela allait de soi, me rappelant que des subsides avaient été trouvés et qu’il fallait confirmer ou non ma venue. J’ai compris, pour ma part, que j’étais vraiment invitée, que je venais à un congrès pour apporter ma contribution. Vous m’aviez, en effet, fait savoir que la communication que je proposais avait été acceptée. J’ai cru que je venais à un haut lieu de partage d’idées et d’expériences. Mais non…La réalité est bien plus terrible que la fiction. Et la croyance est un bien mauvais guide. J’ai dû refuser une autre invitation pour répondre à la vôtre. Je suis venue, j’ai vécu et j’ai appris. Merci de m’avoir invitée et de m’avoir réservé l’accueil qui sied à moi-même et à mes semblables. Vous m’avez ouvert les yeux sur les inégalités flagrantes qui ne gênent nullement ceux qui partagent votre vision du monde et qui, pourtant, sont capables de prendre la plume et de parler de justice et d’injustice, de démocratie, de toutes ces idées généreuses qui ne restent que des idées ! Je viens de faire l’expérience de ce que l’idée d’hospitalité est polysémique et qu’il y a bien plusieurs poids et plusieurs mesures des êtres humains selon leur lieu de provenance, la couleur de leur peau, leur visibilité ou invisibilité dans le monde.
De l’invisibilité parlons-en, justement.
Aucune séance plénière n’a enregistré la participation d’un Africain venant du continent ou d’ailleurs. Et les organisateurs n’étaient point là pour nous écouter. Nous nous sommes fait remarquer par tous les bruits que nous faisions : parce que nous n’étions pas d’accord –peu s’en faut- sur la manière de porter plainte contre X. Et, le jour où l’hôtel a mis à la porte une bonne dizaine de participants venant d’Afrique, les palabres ont été plus animées que les jours précédents. Il y a ceux qui, bien éduqués selon des principes ancestraux, n’avaient nullement envie de vous faire honte, publiquement, en déposant sur une estrade, au vu et au su de tous, leur valise ; il y a ceux qui, prompts en paroles et peu portés aux actes concrets, ont ressassé les malheurs de l’Afrique, se sont apitoyés sur leur sort « d’Africains », se sont tus et se sont contentés de transporter leurs valises dans un autre lieu, à minuit. Seules quelques femmes déterminées à aller jusqu’au bout se sont fait entendre, leurs paroles vous ont été rapportées on ne sait par qui…
J’ai eu, au cours de ces longues journées, une idée précise du mal qui nous ronge. Nous sommes prêts à accepter les pires exactions et humiliations que l’on nous réserve, au nom de quelques principes moraux, au nom de je ne sais quel pacte de non-agression ! Le résultat, le jour de la clôture, était probant sur la scène : pas un seul Africain ni dans l’ancien bureau, ni dans le nouveau. Ce congrès de littérature d’enfance et de jeunesse se tenait en Afrique pour la première fois depuis l’existence de cette organisation mondiale…et l’Afrique était invisible non seulement dans les faits mais surtout dans les idées et les principes. Vous avez fait votre show et votre cinéma. Vous avez arrosé, comme il se doit, avec du bon vin d’Afrique du Sud, toutes couleurs confondues, vos dîners très mondains. Comme si les mondanités constituaient l’essentiel pour vous. Il faut bien le croire. Vos sponsors étaient ravis. Vos invités asiatiques aussi. Le prochain congrès se tiendra à Beijing. Vous avez gagné votre pari : parler de l’Afrique, en Afrique, devant le monde entier, et, dans le même temps, mettre l’Afrique à l’écart, la rendre invisible ad vitam aeternam !
Ce même jour, une célèbre conteuse venant de Durban m’a offert le collier de perles qu’elle portait. Son geste était hautement symbolique : offrir à une sœur le collier que l’on porte, en signe de reconnaissance, de respect et d’hospitalité. Elle savait ce qui se passait. Elle a tenu à nous parler. Elle ne supportait pas cette ambiance de discrimination. La veille, une jeune femme noire qui voulait rencontrer d’autres Africains nous a invités à venir chez elle, dans les bas quartiers.
L’apartheid a vécu. Je me demande si cette vision du monde ne s’est pas incrustée dans certains cœurs et dans certains esprits. Je suis allée à Robben Island, cette île déserte où l’on exilait les lépreux ; où, plus tard, les prisonniers politiques croupissaient dans des conditions sordides. J’ai vu la cellule de Mandela ; je me demande comment un homme de sa taille a pu survivre dans un endroit aussi exigu…Un ancien prisonnier nous sert de guide cette après-midi où nous avons décidé de faire l’école buissonnière. Il commente le menu réservé aux prisonniers selon la couleur de la peau. Le Noir est, de toute évidence, celui qui est classé au bas de l’échelle de l’humanité ; il n’a pas le même régime alimentaire que les autres, Métis et Blancs. J’ai encore dans l’estomac l’odeur de cette île de la réduction du corps humain en machine ou en bête de somme. Cette île de la mort…
J’aime ce pays malgré le cours de l’histoire, malgré les townships et la misère pour les plus pauvres. Les paysages et le grand air me parlent infiniment. Mais cette fois-ci, il y a vraiment ce quelque chose de raté dans la rencontre qui n’a pas lieu…
Cher J. H., j’oubliais de vous dire que je vous ai laissé tout votre petit déjeuner, pendant les jours que j’ai passés dans cet hôtel miteux. Avec tous mes remerciements.


Continents : 
- Africa   

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