Ref. :  000017426
Date :  2005-02-11
Language :  French
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La Puissance du rituel mondial


L’édition 2005 du Forum Social Mondial (FSM) de Porto Alegre était attendue avec des réserves, compte tenu des difficultés de l’édition 2003 et des évolutions politiques locales. Or, non seulement elle fut réussie, mais elle a aussi accompli un saut qualitatif qui mérite d’être interrogé. D’une part, l’organisation du Forum, complètement renouvelée, fut assez remarquable. D’autre part, l’exigence de propositions (devenue leitmotiv général), a trouvé différentes traductions avec des Murs de propositions correspondant aux onze thématiques retenues, d’innombrables contributions formulées dans le cadre de plus de 2000 ateliers, ainsi qu’un Manifeste de Porto Alegre, lancé par dix-neuf personnalités. Mais un troisième facteur a sans doute joué le rôle décisif dans la réussite de ce Forum. Ce facteur est la puissance du rituel partagé par la foule des 200.000 participants et de leurs témoins du monde entier — un rituel dont la scénographie et l’exécution furent beaucoup plus impressionnantes que lors des précédentes éditions. Et c’est sans doute le déploiement de ce rituel, sa sophistication et son amplification qui resteront parmi les acquis les plus indiscutables du FSM n°5.

En quoi consista ce rituel ? Il s’est révélé comme l’agencement subtil, d’un côté, de manifestations normatives, mais revisitées (par exemple la Marche d’ouverture), et, d’un autre côté, d’expérimentations nouvelles telles que la création d’un « Territoire social mondial » (lieu géographiquement délimité de l’événement), doté de sa propre monnaie sociale, ou l’invitation, au cœur de la programmation, des rituels eux-mêmes de communautés indigènes, qui y ont pris une importance singulière. Ainsi, le 26 janvier, à l’occasion de l’ouverture, lorsque « les participants de la Marche du Forum [ont été] invités à monter sur la Scène mondiale du FSM. En descendant, ils [ont pu] déposer des pierres, livres ou drapeaux — symboles de la diversité du processus du FSM — sur la scène comme une offrande aux peuples du monde »… Il s’est alimenté, ce rituel, de l’effet d’entraînement d’un Lula inaugural ayant retrouvé sa militance des années syndicales et du charisme d’un Chávez devenu demi-dieu de l’Amérique Latine aux « veines ouvertes ». Il a été porté par les personnalités emblématiques du ministre-orchestre Gilberto Gil, des Nobel José Saramago et Adolfo Pérez Esquivel, et par l’hommage vibrant rendu à… Don Quijote de La Mancha ! Il a été vraiment incarné par ces centaines d’ateliers résolument multilingues au sein desquels furent échangées avec émotion, avec conviction : les expériences locales, les réponses de terrain, les approches alternatives.

Mais pourquoi ce rituel, sa célébration et sa diffusion, peuvent-ils être considérés comme porteurs de promesses importantes ?
Tout d’abord, parce qu’en moins de deux décennies la plupart des projets politiques et des idéaux cosmopolitiques se sont vu démonétisés, « laissant sur sa faim » (au propre comme au figuré) et sur une soif inépuisable une société civile qui ne peut bien sûr accepter le tour gestionnaire dans lequel on a enfermé l’idée de « gouvernance mondiale ». Parce qu’à ceux des « experts » qui ne voient dans le FSM que la réitération de vieux comportements défensifs, craintifs, sinon de « repli communautariste » à l’égard des mutations du monde, ses participants sont en droit d’objecter qu’ils ne campent pas sur une critique stérile, mais s’efforcent de se donner effectivement les moyens d’un nouveau vivre, échanger et partager-ensemble. Que ce projet ne constitue pas seulement une « vue de l’esprit » (ce qui ne serait déjà pas si mal !), mais qu’il préfigure aussi les contours possibles d’une autre (et non exclusive) façon de gouverner, de l’expérimenter et d’en discuter. Or, pour un tel projet, les conférences générales calibrées, les colloques formatés, les autres cénacles normatifs sont des références inopérantes. En effet, il convient en premier lieu de changer le mode même d’élaboration et de discussion des propositions invoquées, avant que de promouvoir de nouvelles « approches globales » supposées meilleures que celles qui ont failli. Il faut à cet égard rappeler l’impasse des quarante dernières années d’approches multilatérales successives de la « lutte contre la pauvreté », qui n’ont pas même réussi à produire des outils d’évaluation communément acceptés (un « seuil de pauvreté » indiscutable…), et n’ont fait que souligner la profondeur des contradictions internes aux acteurs nationaux et internationaux concernés.
Face à l’accumulation des échecs cinglants (biodiversité, désertification, pandémies, réfugiés, regain des nationalismes, terrorismes), on ne peut ainsi s’étonner du fait que l’année 2005 devienne le chaudron de tous les dossiers brûlants ne supportant plus d’être différés : Objectifs du Millénaire, si « proches » et si lointains ! ; réformes de l’ONU et de l’OMC ; nouvelle donne moyen-orientale ; mise en route effective de Kyoto ; convention UNESCO sur la diversité culturelle, etc. Et l’on ne peut être surpris de la volonté fortement exprimée par le FSM de forger de nouveaux idéaux, de préfigurer de nouvelles méthodes de traitement des « affaires du monde », enfin, de créer de nouveaux lieux et rites de mobilisation déterminés à faire mentir la rengaine éculée : « On a tout essayé… »
C’est à cette aune-là qu’il faut juger du bilan quinquennal d’un FSM que l’on ne saurait limiter à la réplique terme à terme (ou décalée) d’un Davos aux trente-cinq bougies. Bien loin, il doit plutôt être entendu comme une élaboration absolument singulière, dépassant toutes les réductions que l’on fabrique à son propos et les diagnostics mêmes de ses promoteurs. Car la force du rituel du FSM, c’est aussi de ne pas (et de ne pouvoir) être contrôlé par une main externe (certainement pas celle de son « Comité exécutif », hostile à tout séquestre) qui lui procurerait des contours clairs et distincts, une orchestration dogmatique, mais, au contraire, d’être (ré)inventé et dynamisé par la diversité fondatrice de ses contributeurs.

Il y a là une Utopie (« pays imaginaire où un gouvernement idéal règne sur un peuple heureux » ?) dont il s’agit de prendre la mesure, tant pour ce qu’elle manifeste de dissolution des instances et leviers de pouvoir normatifs, que pour ce qu’elle désigne et trace comme à-venir dont le sujet et l’objet sont, précisément : l’Autre. L’Autre, aux sens de la philosophie, de la psychanalyse et de l’anthropologie. L’Autre, qu’il ne s’agit pas seulement de « comprendre », mais dont il faut aussi accepter que l’on ne puisse jamais vraiment le comprendre (Christoph Wulf). L’Autre dont il faut « danser la musique » (Edgar Montiel). L’Autre des confins, des exils, des marges — ignoré, méprisé, bafoué —, et que l’on tente de retrouver par un travail d’anamnèse. L’autre de la guerre, de la purification ethnique, de l’intolérance religieuse, de l’obsession sécuritaire. L’autre du développement emphatique, de l’abondance précaire, de la « société de l’information »… Enfin, ces « autres mondes possibles », qui ne sont pas simplement l’objet d’une incantation rituelle et expiatoire, mais qui adviennent aussi dans et grâce à ce partage des savoirs (sans limite posée a priori) qui constitue l’épine dorsale du projet du FSM.

« Les utopies sont comme des enveloppes de brume sous lesquelles s’avancent des idées neuves et réalisables », écrivait Raymond Ruyer. Bien que la brume de Port Joyeux ait cédé la place à un azur minéral du 26 au 31 janvier 2005, son « Territoire social mondial » et les rituels qui l’ont labouré correspondent bien à une telle définition… Quijote, le retour !


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