Ref. :  000016416
Date :  2005-01-05
Language :  French
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Toute séparation laisse des traces…

Author :  Tanella Boni

Abidjan, un jour de novembre 2004


C’était un matin comme tous les autres, pourtant si différent de tous les autres. Cela faisait quelques nuits qu’il était si difficile de trouver le sommeil dans cette ville livrée à ses démons intérieurs. Chacun pouvait, d’une fenêtre entrouverte, apercevoir quelque scène insolite : pillages, mouvements de foule, un hélicoptère sur le toit d’un immeuble. Scènes surréalistes. Il fallait se rendre à l’évidence, cette ville bouillonnait depuis des nuits et des jours.

Ce matin-là, il n’ y avait plus rien à manger. Il fallait bien faire quelque chose. Je passe un coup de fil : les téléphones portables marchent encore, peut-être sous haute surveillance. Il faut le supposer. On vient me chercher en voiture. Il y a, semble-t-il, un petit marché à l’autre bout de la ville. Dans le quartier où j’habite, aucune boutique n’ose ouvrir ses portes. Le supermarché, qui a échappé de justesse à un pillage dès le premier jour, garde ses portes closes. Aucun petit commerçant ne prend le risque d’entrouvrir son kiosque…

La traversée de la ville est rude. Rarement j’ai vu cette ville dans cet état : sens dessus dessous. Les flics, pourtant si zélés depuis des mois, ont disparu. Ceux qui règlent la circulation et contrôlent toutes les voitures sont des jeunes et des moins jeunes. Chaque voiture doit marquer le pas chaque fois qu’il y a un barrage. Et les barrages sont si fréquents ! A chaque pas, tout se passe comme s’il y avait un droit de circulation à payer à ces « jeunes » qui font office de flics en civil. Un droit de circulation ou une dîme, peu importe. Un billet ou quelques pièces pour la bonne cause, la protection de la patrie…

La personne qui m’accompagne, au volant de la voiture est habillée comme un jeune, avec cette couleur préférée et cette manière si particulière de porter la casquette. Mais l’habillement ne suffit pas, par endroits, comme laissez-passer, il faut en outre quelques mots de soutien pour la bonne cause au moment où l’argent est recueilli par des mains promptes à se tendre vers les occupants de chaque voiture. Car la patrie est en danger. J’ai donc vu et vécu ce matin-là, ce que j’avais encore beaucoup de peine à imaginer malgré les nombreuses images qui n’arrêtaient pas de déferler comme des vagues incessantes sur l’écran de la télé nationale.

Ce petit marché, dans ce quartier populaire, avait l’air plutôt calme, loin des territoires des « jeunes ».

Les vendeuses sont là, à pied d’œuvre, mais elles ont très peu de produits frais à offrir aux rares clients qui tardent à passer par là. Les plantains et tous les légumes ont changé de couleur à force d’être exposés au soleil, pendant des jours, sans espoir d’être achetés et consommés. Les prix ont doublé ou triplé durant ces folles journées de violence. Les périodes de tensions extrêmes se remarquent aussi à cela : la montée des prix. La distribution des produits alimentaires devient un calvaire. La rareté se traduit immédiatement par la hausse immodérée des prix.

Il fallait bien acheter quelque chose : du poisson congelé et déversé à l’air libre, quelques légumes malmenés par le soleil…

Sur le chemin du retour, nous empruntons une autre voie, moins longue. Le soleil est au zénith. Dans un quartier résidentiel, non loin de l’Université, un miracle se produit. Un supermarché est ouvert. La foule est immense. Il faut pouvoir se garer quelque part.

Dans ce supermarché, je croise des personnages inattendus : un ministre resté longtemps jeune (plus que jamais jeune et fier de l’être ), un homme de lettres et ancien ministre octogénaire, fervent partisan des jeunes et bien heureux de l’être et bien d’autres personnalités que je n’aurais jamais imaginé faisant eux-mêmes des provisions, dans le rare supermarché ouvert, dans une ville en pleine crise et sous haute tension depuis des jours et des nuits. La foule est telle que je finis par abandonner la partie et m’en aller au moment où le bruit a couru que le magasin allait fermer ses portes parce que susceptible d’être pillé.

Quand je rentre à la maison, avec mon maigre butin de guerre (il n’y a pas d’autres mots pour le dire), j’aperçois de ma fenêtre un hélicoptère venant chercher un Blanc sur le toit de l’immeuble d’en face. Puis il y a un mouvement de foule vers l’immeuble, pour voir sans doute ce qui reste de l’appartement de la personne exfiltrée. Tous les jours, dans la rue d’en face, entre les deux kiosques où sont vendus les produits de premières nécessité, la parole est reine. Les jeunes ont pris l’habitude de se réunir là et de reconstruire le pays en mots et en gestes. Parmi eux, depuis longtemps déjà, siègent, régulièrement, des flics en civil. Parfois, des hommes en uniforme, qui ne font aucun mystère de l’arme à feu qu’ils portent, montent la garde, de jour comme de nuit, près des kiosques mais aussi dans l’immeuble, le mien.

Pendant ces jours terribles il n’ y avait pas non plus de cybercafé. Dans ce pays où les communications coûtent si cher et où avoir une connexion à l’Internet à domicile relève du luxe ou presque, les cybercafés sont des endroits d’utilité publique. Et quand ils sont fermés parce que rien n’est ouvert, même pas la moindre pharmacie, on se sent isolé du monde. Pourtant, dans ce quartier, durant ces jours terribles, un cybercafé a pris le risque d’ouvrir ses portes. Quand j’y ai mis les pieds, il n’y avait que des jeunes, l’ambiance était stressante pour l’étranger arrivant à cet endroit pour la première fois de sa vie. Tout se passait, en effet, comme si tous les habitués se connaissaient. L’endroit n’était peut-être pas ouvert à tous. Et il fallait craindre qu’il fût sous haute surveillance surtout ce fameux jour où il y a eu des tas de morts lors d’une manifestation du côté de l’hôtel Ivoire.

Un autre matin, pas comme les autres. Je suis arrivée dans cet hôtel, pas très loin de chez moi.
Il y a foule, une foule un peu désemparée cette fois, de toutes couleurs, avec des sacs de voyage à la main ou posés à même le sol. Il y a deux queues devant des soldats qui enregistrent toutes les identités à l’aide d’un ordinateur portable. Il y a beaucoup de femmes et d’enfants, des pères au regard hagard. Des lycéens un peu perdus…Vers dix heures, la foule avance vers la lagune. La scène se passe comme dans un rêve. Il y a là près de deux cents personnes. Pendant que d’autres avancent vers la lagune, d’autres arrivent dans le hall de l’hôtel. Sur la rive de la lagune, il y a une barge, qui, habituellement, sert pour des opérations militaires. Il y a une pirogue à moteur de chaque côté de la barge. Dans ces pirogues, des hommes armés jusqu’aux dents montent la garde. Les deux ponts centraux apparaissent au loin, vides de passants. Des journalistes sont là, caméra sur l’épaule. Parfois, cela frise un peu le voyeurisme : prendre des images de cette forme de détresse…inattendue. Ils ont eu l’habitude de prendre des photos de femmes, d’enfants et d’hommes squelettiques, dans un désert ou un pays qui croule sous la puissance des eaux. Cette fois-ci, les humains qui n’ont pas d’autre choix que d’être, à leur tour, la proie des chasseurs d’images, sont plutôt bien nourris, biens habillés, mais tristes. Ils ont perdu le sourire. La prise d’images n’est pas du goût de tout le monde : certains tournent le dos, d’autres boudent. Mais d’autres, le cœur gros, ont envie de déverser, devant toutes les télés du monde un trop plein de rancœur qui tarde à se dire.

Pendant une cinquantaine de minutes, la barge avance lentement sur une lagune couleur de terre, sur laquelle des traces d’affrontements sont visibles. Par moments, elle ressemble à une poubelle : je me demande quels types de débris il y a là, accumulés sur cette étendue d’eau, lagune habituellement propre, sauf à des endroits bien connus. Au moment où on parlait encore de miracle dans ce pays, cette ville était nommée « la perle des lagunes ». La perle fait partie des souvenirs…

Je n’avais jamais traversé cette lagune à cet endroit. Toujours comme dans un rêve, au moment où la barge s’éloignait, les adieux laissaient déjà des traces, sur les joues, dans les yeux, sous forme de larmes, mais aussi dans la gorge et dans les tripes. De nombreux pères étant plantés sur la rive. Beaucoup de femmes et d’enfants sont partis, toutes couleurs confondues entre le noir et le blanc. Beaucoup de couples ont quitté, pour l’aventure on ne sait à quel endroit, cette terre qui ressemblait à une sorte de jardin d’Eden…Sur l’autre rive, apparaissent des cocotiers. L’endroit semble être une propriété privée. Là, des camions militaires, une dizaine au moins, attendent. Chacun trouvera une place dans l’un de ces camions pourvu qu’il ou elle ait la force de pouvoir monter à l’arrière. Une autre forme d’exercice physique qui n’est pas à la portée du premier venu. Tant bien que mal, ceux qui, désormais, semblent liés par le même destin se serrent les uns contre les autres. La file des camions traverse un terrain vague, par une piste qui débouche non loin de l’aéroport. Quelques passants, gens ordinaires et paisibles, semblent étonnés de voir ce spectacle insolite.
A l’arrivée au camp militaire, chacun découvre qu’il s’agit d’une ville dans la ville ou d’un Etat dans un autre. D’abord l’espace est organisé au millimètre près. Ensuite tout le monde est à pied d’œuvre. Les nouveaux arrivants sont conduits sous un hangar. Au passage, ils aperçoivent des cars pleins de monde, se dirigeant vers l’aéroport. Çà et là les lieux sont pleins de monde. Il y a, un peu plus loin, un terrain vague où se dressent des tentes sous lesquelles il y a des lits picots.

Sous le premier hangar, passage obligé pour l’entrée dans cet autre monde, il faut faire la queue, se faire encore une fois enregistrer. Puis une autre queue pour le repas : un morceau de pain, un peu de pâté, une banane. Certains trouvent un peu de bonheur sous les arbres, car le soleil est au zénith. D’autres se dirigent avec leurs maigres sacs de voyage vers les tentes. Là, il fallait se boucher les oreilles et fermer les yeux pour éviter de voir et d’entendre ce qui se disait et se passait. Par exemple, une femme, hystérique, a passé des heures à raconter ce qu’elle ferait lorsqu’elle verrait devant elle le premier Noir ressortissant de ce pays où elle a tout vu et tout vécu (elle avait vécu, dans une vie antérieure, avec un homme qui lui en a fait voir de toutes les couleurs. Et voilà que d’autres atrocités lui tombent sur les épaules).

Pendant ce temps, l’attente se faisait longue. Ceux, arrivés à midi on apprit que d’autres attendaient depuis deux ou trois jours. À la tombée de la nuit, les personnes qui s’étaient rencontrées par hasard sous la même tente fouillaient dans leurs sacs, déposaient sur le gazon tout ce qu’il y avait à manger et s’invitaient les uns les autres à partager un dîné improvisé. Quelqu’un est passé devant chaque tente, pour la distribution des pains. Sous le grand hangar qui ne désemplissait pas, la vie s’organisait déjà en gestes et en paroles mine de rien. À un moment donné, des femmes rien que des femmes avec ou sans leurs enfants se retrouvèrent près de l’endroit où il était possible de charger les téléphones portables. Elles prirent des chaises, s’installèrent. Là, elles firent connaissance, se passèrent quelques tuyaux pour se tirer d’affaire en cas de danger imminent, parlèrent d’elles-mêmes. Ces femmes resteront solidaires jusqu’à ce que les différentes listes dressées et les problèmes à résoudre selon les cas les séparent les unes des autres.

Vers dix-neuf heures, deux hommes avaient commencé à faire l’appel, sous le hangar. Ceux qui étaient sous les tentes l’apprenait un peu tard et, surpris, allaient chercher leurs bagages en espérant être parmi les appelés du moment. Parfois, chacun demandait mille fois s’il avait déjà été appelé. Les appelés passaient par une porte arrière, avec leurs bagages. On donnait à chacun un sandwich. Puis ils s’asseyaient sous une tente, prêts à embarquer dans de petits cars d’une douzaine de places. Un militaire les rassurait. « Il y a un vol pour cette nuit et chacun de vous a une place réservée, ne vous inquiétez pas ! ». Des sourires apparaissaient dans la nuit. Quelques coups de fil çà et là pour annoncer la bonne nouvelle. Mais la réalité se présentait autrement. Il n’ y avait aucun vol prévu pour la nuit. Chaque car déversait son monde à moins de cinq cent mètres de là. Près d’une maison où il y avait une foule immense. La queue ne bougeait pas. Après deux heures d’attente, chacun devait remplir un formulaire sur lequel il fallait décliner son identité et sa nationalité, dire s’il ou elle voyageait seul ou en famille. Le pire était à craindre : une fois passée la première étape, il fallait répondre à un interrogatoire. Là, chaque candidat pouvait réussir ou échouer au test ! La troisième étape était moins douloureuse. Encore un autre ordinateur où d’autres renseignements sont consignés. Puis, sur chaque passeport un code barré collé. Chacun avait l’air d’être, après une si longue journée, un simple numéro. Il était près de deux heures du matin. Sur le gazon, pêle-mêle, la foule essayait de dormir. Le groupe des femmes solidaires se racontait quelques histoires. Des bébés et de jeunes enfants pleuraient. Des moustiques faisaient la ronde de tous les humains, sans distinction de sexe ou de couleur de peau…

Le temps passa et le lendemain matin fut tout aussi angoissant. Pour certains, cela faisait déjà trois jours que le temps s’était arrêté au même endroit : dans un camp militaire, une ville dans cette autre ville, jadis perle des lagunes, devenue irrespirable ou presque. Il fallait écouter la longue liste des noms. Des cars se remplissaient de nouveau. Il y avait des appelés, d’autres attendaient encore. Des cars de plus de soixante places déversaient le monde angoissé dans le hall de l’aéroport, qui, comme dans un cauchemar, ressemblait étrangement à un camp de réfugiés…Des amis se reconnaissaient, se passaient des adresses. Il fallait bien manger un morceau. Du pain, des sandwich au pâté toujours, une banane, un peu d’eau. De quoi tenir le coup, jusqu’à quand ? Puis les bagages étaient enregistrés après de longues heures d’attente. Dans cet avion, un 747 à double cabine, il y avait une équipe de la Croix-Rouge, des psychologues et d’autres médecins de l’âme et du corps. Ce n’était pas tout. Le ciel réservait, pour cette traversée qui laisse toujours des traces indélébiles, des vents qui n’avaient pas encore dit leur dernier mot. Le ciel réserva à tous les pires turbulences, pendant six heures. Certains se croyaient déjà morts. Symboliquement, c’était chose faite. Biologiquement, le cœur ne lâchait peut-être pas encore. Cinq cent quarante huit passagers dans un même avion ? A l’arrivée, les humains parachutés dans le froid en pleine nuit reçoivent de la Croix-Rouge des couvertures de fortune : ils ressemblent à des cadeaux de Noël mal emballés. Puis un habit ou une chaussure attendent ceux qui le désirent. La vie vécue là-bas, le temps passé dans le camp, le voyage, tout cela faisait partie des souvenirs. Car toute séparation laisse des traces…


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