Ref. :  000001545
Date :  2001-07-24
Language :  French
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Citoyen

Citoyen

Author :  Patrice Vermeren


Le citoyen est redevenu, depuis une quinzaine d’année, un personnage philosophique - ou pour parler comme Gilles Deleuze un personnage conceptuel (1) , ce qu’il n’était plus depuis longtemps. On pourrait dire que ce personnage a une histoire: il est né dans l’Antiquité gréco-latine; il réapparaît périodiquement, quand il s’agit par exemple de penser la Révolution Française, ou la nation, en Argentine, à la fin du dix-neuvième siècle (2) . Mais il peut disparaître, s’absenter de la scène indissociablement philosophique et politique qui est son lieu de prédilection, par exemple à l’occasion d’une dictature militaire ou avec les événements de mai 1968, au profit d’autres personnages conceptuels: le peuple, l’exilé, le révolutionnaire, l’immigré. Et quand il réapparaît, c’est toujours en déployant un champ de significations nouvelles, reconstruisant une tradition dont l’origine peut être soit réelle, soit mythique, qui définit son orthodoxie par exclusion de ce qui n’est pas elle, légitimant une modernité qui n’est pas pure répétition du même, mais invention du nouveau.

Ce n’est pas parce qu’il y a des droits institutionnalisés qu’il y a des citoyens. La citoyenneté viendrait plutôt de la production de l’acte perpétuel par lequel on n’en finit pas de redevenir citoyen sans pouvoir s’installer dans la citoyenneté. Le citoyen est, en quelque sorte, un citoyen virtuel qui ne peut pas l’être en acte à chaque instant. Réinventer le politique serait alors reconstituer le sujet comme sujet politique. Le citoyen comme personnage philosophique devient un personnage rare: on n’est pas citoyen sa vie durant, mais en certains moments on se retrouve citoyen. Ce qui implique un mode de penser: si on pense la citoyenneté en acte, comment est-il possible d’éterniser l’acte?

Il en résulte que la redéfinition du personnage conceptuel du citoyen ne peut plus se travailler dans une généalogie positive, mais vient se confronter à son altérité qui en est constitutive. Claude Lefort passe par une analyse du totalitarisme comme post-démocratique pour montrer les effets désastreux de l’oubli du politique et donner comme question interminable celle de l’institution d’un régime politique libre: «La démocratie est avènement du peuple souverain qui devient pour les citoyens le nouveau pôle identificatoire; encore convient-il d’ajouter aussitôt que dans la société démocratique moderne, l’identité du peuple est destinée à demeurer énigmatique, en permanence en quête d’elle-même (3) ». C’est contre cette indétermination en régime démocratique que peut prendre naissance dans le système totalitaire l’image fantasmatique du peuple-Un cherchant dans l’Egocrate une image spéculaire de sa substance illusoire. De là sa définition de la démocratie comme «démocratie sauvage»: «Il est vrai que la démocratie, en quelque sorte personne n’en détient la formule, et qu’elle est plus profondément elle-même en étant démocratie sauvage. C’est peut-être là ce qui fait son essence; dès lors qu’il n’y a pas une référence dernière à partir de laquelle l’ordre social puisse être conçu et fixé, cet ordre social est constamment en quête de ses fondements, de sa légitimité, et c’est dans la contestation ou dans la revendication de ceux qui sont exclus des bénéfices de la démocratie que celle-ci trouve son ressort le plus efficace (4) »

Dans le même ordre des raisons et à partir d’une lecture du manuscrit de Marx sur la Critique du droit politique hégelien (1843), Miguel Abensour développe l’idée que dans la constitution de l’espace politique démocratique, c’est le contre qui est déterminant: «C’est à la position contre que l’on doit l’institution de la cité démocratique qui rend au conflit la force créatrice de liberté que lui avaient déjà reconnue Machiavel et Montesquieu, saluant dans les luttes perpétuelles du Sénat et de la plèbe les chances de la liberté pour Rome. Ce conflit générateur de liberté est multiplié: à cet espace politique où se forment des pôles antagonistes, où s’énoncent des objets de litige, où s’organisent des luttes, s’ajoute un nouveau conflit essentiel entre la démocratie et l’Etat; non seulement parce que les grands s’emparent de l’Etat et que le peuple s’oppose aux grands, mais parce que l’Etat représente pour la démocratie un danger permanent de dégénérescence. Il suffit que la démocratie laisse le terrain libre pour que ce dernier s’enfle jusqu’à prétendre devenir une forme unificatrice (5) ». Soit l’idée d’un retour du moment machiavélien où le lieu du politique serait celui des hommes réels et libres. Le dépérissement de l’Etat est pensé ici dans un contexte proprement politique, puisqu’il autorise la réalisation de l’homme par son passage au politique: «c’est par l’accès à la civitas que se produit l’émergence de la societas (Marx), en rejetant les bornes de l’individu privé, de la famille et de la société civile «La sociabilité et l’universalité de l’homme ne sont réalisés que par le passage au politique: le peuple se donne sa propre constitution; il n’est pas défini de l’extérieur par un ordre établi ou par une constitution octroyée qui lui fixe sa place. Au contraire, dans ce mouvement de constitution aux deux sens du terme (fondation de soi et texte fondateur de la politique), il se connaît et se réalise soi-même, non comme individu, mais comme peuple. L’être générique de l’homme est révélé par le politique (...). Le peuple ici n’est pas divisé en classes sociales, c’est un «vouloir être politique». Une telle constitution est donc un acte permanent, une sorte de «création continue», et non une dimension temporelle qui introduit dans une autre dimension, un nouvel espace du sacré et de l’aliénation (6) ».

Un philosophème de la citoyenneté qui prend tout son sens à l’heure de l’Europe et de la mondialisation: il ne s’agit pas de retrouver l’espace homogène de l’Etat-nation, comme si celui-ci était un recours contre la dissociation entre citoyens et «décideurs» dans le «village mondial». Il s’agit d’inventer un espace public et un espace politique sous le signe de l’isonomie, un vivere civile, un agir politique orienté vers la création d’un espace public et la constitution d’un peuple de citoyens, transformer le pouvoir en puissance d’agir de concert, passer du pouvoir sur au pouvoir avec et entre les hommes, l’entre étant le lieu où se gagne la possibilité d’un monde commun.


(1) Gilles Deleuze: Qu’est-ce que la philosophie?, Paris, éditions de Minuit, 1991, page 60 sq.
(2) Oscar Teran: Jose Ingenieros: Pensar la Nacion, Buenos Aires, Alianza Bolsillo, 1986; Susana Villavicencio: «Neoliberalismo y politica: las paradojas de la «nueva ciudadana», Revista de Filosofia Politica, Madrid, 2001; Horacio Gonzalez, Eduardo Rinesi, Facundo Martinez: La Nacion subrepticia, Buenos Aires, El Astillero edicions, 1997.
(3) Claude Lefort: «La Terreur révolutionnaire», dans Passé Présent, n°2 1993, pages 11-43.
(4) Miguel Abensour: «Réflexions sur les deux interprétations du totalitarisme chez C.Lefort», dans La démocratie à l’œuvre, sous la direction de Claude Habib et Claude Mouchard, Paris, éditions Esprit, 1993 page 126.
(5) Miguel Abensour: La démocratie contre l’Etat. Marx ou le moment machiavélien, Paris, Puf 1997, page 108,1998.
(6)Olivier Roy: Marx anar et moderne, dans Critique, 601-602, juin-juillet 1997.



(Le présent article est issu d'une étude longue du même auteur, que vous trouverez à l'adresse suivante : Le citoyen comme personnage philosophique)


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