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Ref. :  000011085
Date :  2004-01-16
Language :  Français
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La responsabilité éthique des "riches et puissants"
Author :  Mauricio Langon

Keywords : - Poverty   


Introduction

Il ne peut pas y avoir de richesse sans pauvreté ; tant qu’il y aura des riches, il y aura des pauvres.

Il existe beaucoup de programmes de lutte contre la pauvreté, mais aucun programme de lutte contre la richesse. On ignore que ces deux termes sont interconnectés, s’influencent réciproquement, sont interdépendants. Ainsi, la “lutte” contre la pauvreté engendre et construit une pauvreté éternelle ; elle perpétue et approfondit davantage l'abîme qui sépare les riches des pauvres.

Nous devons exercer nos capacités de jugement afin d’exiger la mise en œuvre de la responsabilité et le jugement éthique du système économique et des décisions des riches et des puissants.


1. Problématiser la richesse

Le problème a été posé de façon inadéquate : on a problématisé la pauvreté sans problématiser la richesse.

J. Aparicio, Directeur du bureau de suivi des Sommets de Présidents des Amériques, posait la question en ces termes : "Nous sommes assis sur des barils de poudre (...). La non-satisfaction des besoins de base est une menace réelle pour tous". Et les responsables de la Banque Mondiale et du FMI de renchérir : "La pauvreté est une menace pour la sécurité et le bien-être du monde".

La pauvreté est donc considérée comme un problème mondial, le problème de tous : non comme une réalité effrayante qui touche des millions de nouvelles victimes, mais comme une menace future susceptible de nuire à la sécurité et au bien-être des riches (ceux qui possèdent la « sécurité et le bien-être »), une menace potentielle d’éclatement social, de soulèvement des pauvres contre les riches. Car lorsque l’on parle de « tous », l’on se réfère aux riches et l’on exclut les pauvres. Ceux-ci n’ont apparemment pas de problèmes : ils sont le problème. Effectivement, les pauvres ne possèdent ni sécurité ni bien-être : ceux qui survivent le font dans le mal-être et dans l’insécurité qui sont leur lot quotidien et non plus une « menace ». Seuls les riches sont menacés. Les pauvres sont un problème potentiel pour les riches. Un monde où cohabitent richesse et pauvreté, c'est le problème actuel des pauvres.

En problématisant la pauvreté et pas la richesse, nous nous plaçons dans la perspective des riches et de leurs institutions. Dans cette perspective, la richesse n'est pas un problème qui touche les droits les plus élémentaires des pauvres en tant qu’êtres humains, mais le modèle rêvé pour toute l'humanité : "Notre rêve : un monde sans pauvreté", dit le slogan de la Banque Mondiale. Effectivement, pour les riches, ce sera toujours un monde de rêve ; pour les pauvres, ce sera toujours un cauchemar bien réel.

Il est donc urgent de problématiser la richesse.


2. Une curieuse anthropologie : être riche est humain, être pauvre est inhumain

Pour devenir humain il faudrait migrer de la pauvreté vers la richesse ; il faudrait cesser d’être pauvre et devenir riche.

La richesse, conçue comme la plus large capacité d'option, définit l'humain : avoir une large capacité d’option n’est pas seulement la valeur suprême, c'est l'unique façon d'être humain. C’est La liberté conçue comme liberté de choisir.

La pauvreté "humaine", en revanche, c'est la "dénégation d'opportunités" qui produit l'incapacité "absolue" d'agir comme un être humain ; c'est l'inhumain.


3. « L'éthique des cas » et la responsabilité des pauvres.

L’employée d'un laboratoire qui manipule des substances potentiellement nocives pour un fœtus tombe enceinte. Elle demande aux autorités du laboratoire de lui octroyer un congé ou de la transférer dans un autre service. Sa requête est refusée. Se pose alors un cas de conscience éthique : devrait-elle renoncer à son travail ? Continuer à travailler ? Avorter ? Tout le poids de la responsabilité éthique tombe sur cette malheureuse femme dont les options sont réduites : quelle que soit sa décision, elle aura de sérieuses conséquences pour sa famille et provoquera un sentiment de culpabilité.

Ce type de cas importe moins par l'ampleur de ses effets que par sa valeur de modèle. Il devient éthiquement important parce qu’il pose un dilemme, par l'impossibilité d'appliquer tout simplement des principes généraux à sa résolution ou d'en extraire des maximes généralisables.

L'attribution de la responsabilité aux pauvres s'étend jusqu'à imputer au pauvre la responsabilité de sa propre situation (dans notre cas, c'est l'employée qui a décidé de tomber enceinte). Les pauvres sont rendus responsables de leur propre pauvreté (sans doute bien avant Malthus). Aujourd'hui on prête trop souvent attention à des experts qui ont découvert que la mauvaise éducation des pauvres produit la pauvreté et que, en éduquant les femmes et les enfants selon leurs préceptes, l’on évitera de "tomber" dans la pauvreté, on pourra s'en échapper. On impute aussi le "sous-développement" (voire, l'appauvrissement) d'un pays à l'incompétence de ses habitants.

En somme, on met l'accent de la liberté, de la responsabilité et de la culpabilité humaines sur les options quotidiennes des pauvres, de ceux-là mêmes qui sont dans des situations limites où les possibilités d'action sont si réduites qu'elles les empêchent d'agir en êtres humains. Et jeter sur les pauvres la responsabilité même de leur situation de pauvreté (voire, des effets néfastes du système économique), c'est épargner celle des riches ...


4. L'irresponsabilité des riches.

Pour l'employée de notre exemple, la décision des pouvoirs publics de ne pas réguler ce genre de situation et la décision du laboratoire de ne pas accéder à sa demande sont des données de son problème personnel. Les institutions se désistent de leur responsabilité en la lui transférant. Une telle claudication ne se présente pas comme une question de responsabilité éthique.

Ce type de décision déresponsabilise les institutions publiques quant à leurs actes et leurs conséquences à court et moyen terme sur le plan "micro", mais les déresponsabilise aussi de l'échec de leurs politiques sur le plan "macro" et de long terme. De telles abdications ne transfèrent pas cette responsabilité aux riches et à leurs institutions : elles ne font qu’épargner les entreprises de toute contrainte légale pour leur permettre de se concurrencer librement sur le marché. On ne peut pas étudier éthiquement et du point de vue de la responsabilité la décision du laboratoire de notre exemple, puisqu'il reste soumis aux lois quasi-naturelles du marché dont l’enjeu est la défense de sa compétitivité avant tout, sans quoi il échouerait. Réussir, ne pas échouer, c'est la seule responsabilité des entreprises. C'est, en fin de compte, l’employée qui a décidé de tomber enceinte qui devra assumer toutes les conséquences.

Il n’en a pas toujours été ainsi. La casuistique a eu justement son âge d'or aux temps de Charles V, quand l'Empereur avait des problèmes de conscience concernant sa responsabilité envers les Indiens. Aujourd'hui, ceux qui détiennent le pouvoir mondial ne sont pas responsables, ils n'ont pas de problèmes de conscience puisque ce sont eux qui décident du bien et du mal.


5. Un paradoxe : les pauvres sont une inhumanité responsable, les riches une humanité irresponsable

La charge de la responsabilité éthique s'est inversée : ceux qui ont une grande liberté d'option et dont les décisions affectent toute la planète n'ont pas de responsabilité ; ceux qui ne possèdent aucune capacité d'option et dont les décisions n'ont d’effet que sur leurs proches, prennent en charge toutes les responsabilités, y compris celle de ne pas être libres de choisir.

La grande capacité d’option dont bénéficient les riches et les puissants, la grande marge dont ils jouissent pour exercer leur liberté, la possibilité maximale d’exercer le pouvoir dont ils disposent, l’étendue des conséquences concrètes de leurs décisions, toutes ces capacités qui en font des êtres pleinement humains, devraient s’accompagner de la responsabilité maximale. Pourtant, cette responsabilité se vide de son contenu éthique.

S’étant déchargés de la responsabilité des conséquences de leurs décisions, les riches et les puissants ont aussi perdu leur humanité, se sont déshumanisés. Concentrant toute la responsabilité entre leurs mains, les pauvres et les impuissants voient leurs actions s'humaniser : ils gagnent en humanité. Nous sommes alors face à un paradoxe : l´humain devient inhumain - celui qui n'a pas d'option est responsable et celui qui a des options multiples est irresponsable.


6. L'action aux mains d'irresponsables

L’on suppose que la liberté est caractéristique de l’action humaine, qu’elle est nécessairement liée à la responsabilité, à la capacité et à l’obligation de rendre des comptes aux autres pour ses propres décisions et actions. Pourtant, dans la perspective examinée ici, l'action humaine n'est pas liée à la liberté, mais à la capacité d'option, celle que Don Quichotte laissait à Rossinante. Au carrefour, choisir tel chemin ou tel autre, cela n'a pas d'importance si l'homme a décidé préalablement de défendre la justice en tout lieu.

Les institutions, les riches et les puissants ont abandonné leurs responsabilités en matière d'organisation du travail, gestion, finances, production et distribution des richesses, etc., parce qu'ils se considèrent comme étant sous la contrainte des lois de la nature (c’est-à-dire celles dont la violation s’accompagne de sanctions d’ordre « naturel », comme la ruine, l’échec, etc.) et non des lois de la liberté. La liberté dont ils jouissent (et dont les pauvres sont exclus) ce n'est pas celle de choisir le sens de leurs vies, de leurs entreprises, de leurs citoyennetés et même du monde, mais elle se borne au pouvoir de choisir entre divers biens de consommation. Comme il s’agit de biens, la question éthique ne se pose pas : notre choix peut être dicté par des considérations esthétiques. Le mal n’existe pas.

Pour d’autres encore, être consommateur c'est être humain puisque nous sommes tous des êtres consommateurs, tout comme nous sommes tous des êtres rationnels. On parle d'une citoyenneté économique qui pourrait exercer son pouvoir libérateur par la voie d’une consommation rationnelle permettant de réorienter la production et de proposer une distribution universelle des biens, afin que tout le monde devienne des citoyens, égaux. Mais même cette action humaine et citoyenne libératrice resterait aux mains de quelques-uns, car les pauvres continueront à être des non-producteurs, non-contractants, non-consommateurs, non-citoyens, donc non-acteurs.

En soustrayant l'action - en particulier l’action politique - du champ éthique, on la place dans un champ technique, économique. Ce faisant, on la soustrait au champ de la démocratie pour celui de la technocratie (ou écocratie). On arrache l'action des mains du peuple pour la déposer dans celles d'une oligarchie irresponsable, dont les décisions ne peuvent être soumises au jugement éthique ou politique.

Même la pauvreté apparaît comme une question technique (économico-financière) qui peut être résolue par l'action d' experts. L'abolition de la pauvreté reste l’affaire de ceux qui ne sont pas pauvres (qui produisent et reproduisent de la pauvreté). Même lorsque leurs projets échouent, ils continuent à être les décideurs. Cela a pour effet la perpétuation de la pauvreté.


7. La responsabilité transférée aux victimes

Le transfert de la responsabilité des bourreaux aux victimes est une technique utilisée par le pouvoir pour bloquer les possibilités d’action de celles-ci en leur faisant assumer la faute des effets obligatoirement négatifs que leurs choix limités produiront sur elles-mêmes : c'est une technique de torture éprouvée pour produire des états de démoralisation. Cette relation cherche à inhiber l'action de la victime et à la culpabiliser en même temps qu'elle réserve l'action au bourreau tout en le "libérant" de la responsabilité.

L'attribution de la responsabilité de la pauvreté aux pauvres fonctionne comme une généralisation de cette technique : elle transfère aux pauvres la responsabilité dont se déchargent les riches ; elle transfère aux riches l'action dont elle prive les pauvres.

Le problème de l’humanité est celui de la dilution de la dimension éthique de l’humain qui ne peut être retrouvée que dans la lutte contre la pauvreté et contre la richesse, contre la distinction réelle entre riches et pauvres, contre la concentration du pouvoir entre les mains de quelques-uns. Pour renverser la situation actuelle il faut changer de perspective, restituer aux pauvres leur capacité d'action et exiger des riches leur responsabilité.


8. Restituer la capacité d'action des pauvres

Il faut transformer l'étonnement, la tristesse, la sensation d'impuissance et le désir de fuir que nous inspire la situation des pauvres en besoin de remise en cause, en une puissance de remise en cause capable d'exiger une réponse, une responsabilité. Répondre à la terreur en remettant en question, agir pour changer la situation en assumant la responsabilité de s'attaquer au problème de la richesse et de la pauvreté.

Il faut adopter la « situationnalité » (situacionalidad) et la perspective des pauvres pour interroger les riches sur la pauvreté des uns, la richesse des autres, et leur responsabilité dans les deux cas. Cet exercice de liberté est également une remise en question des conditions éthiques du système et de la moralité des riches et puissants.

Ce changement de perspective implique le recours aux valeurs non économiques (comme le bonheur, par exemple, comme "indicateur" positif) et la soumission de l’évaluation éconocratique aux valeurs éthiques. Il faut inverser la perspective qui sous-tend les travaux actuels sur la question du "prix de la moralité", de son coût, sa rentabilité, son efficience, pour soumettre les décisions économiques au jugement éthique, du bien, de la justice, de l'humanité. Il faut travailler pour une économie éthique et non pas pour une éthique économique.


9.Agir.

• Travailler sur la responsabilité de ceux qui déterminent les situations, de ceux qui ont pouvoir de la changer ou de la préserver.
• Rendre visibles les actions et les décisions des riches, ainsi que leurs conséquences.
• Rendre les acteurs financiers responsables des conséquences de leurs actions.
• Exiger des institutions financières la non application de leurs normes lorsqu’elles violent des droits humains universellement exigibles. Concrètement : subordonner l'obligation faite aux Etats de payer leurs dettes à la préservation de la vie des personnes. Aujourd'hui on ne va pas en prison pour avoir noyé un pays sous la dette, mais on condamne à mort ceux qui vivent dans la misère à cause des dettes.
• Il serait bon de travailler pour proposer sur ces bases des plans d'action :
- pour le travail intellectuel et enseignant
- pour les riches et leurs entreprises
- pour les institutions financières nationales et internationales
- pour les pauvres.


(NB : Texte d’une intervention faite lors du Séminaire international PEKEA organisé par l’Université de Rennes-1 des 12 au 14 décembre 2003)



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